« Informer n’est pas un délit ».C’est le titre très évocateur de l’ouvrage collectif publié sous la direction de Fabrice Arfi et de Paul Moreira. Il regroupe les récits de plus d’une dizaine de journalistes qui relatent, tour à tour dans le plus petit détail, les difficultés de leurs métiers de journalistes investigateurs.

Dans le « Sens des affaires, voyage au bout de la  corruption », le même Fabrice Arfi, journaliste chez Mediapart, dit comment « la corruption, peste des Etats et fléau des peuples, coûte à l’intérêt  général et ne rapporte rien au  bien public ».

L’affaire du détournement présumé de 200 milliards de francs guinéens par Zenab Dramé, ministre de la Formation professionnelle et de l’Enseignement technique, révélée par guineenews plonge le même  journalisme d’investigation en Guinée dans le même pétrin. Un genre journalistique qualifié en 1906 par le président américain, Theodore Roosevelt, de  «Muckracker», celui qui se donne pour mission de fouiller la boue.

L’opinion déjà cristallisée par les faits

C’est justement en tournant et retournant la boue comme le font nos boulangers en manipulant la patte que les journalistes ont constaté et relevé au grand public une malversation supposée mise pour le compte de la ministre dans la gestion des fonds publics. Le rôle d’un gouvernement responsable face à une telle accusation, grave, n’est pas de s’en prendre à la presse qui ne fait que son « job », mais d’ouvrir en toute urgence une enquête crédible au nom de l’intérêt général. 

Seule cette enquête permettra de vérifier les faits rapportés par la presse. Si elle conclut que les informations révélées sont fausses et sont données dans le but de nuire gratuitement à la personne en cause, c’est en ce moment que la personne accusée à tort serait en droit d’intenter une action judiciaire contre les journalistes informateurs. Pas avant. Comme le fait par anticipation la ministre dans sa veine tentative de détourner l’attention  d’une opinion déjà cristallisée par les faits.

Démontrer les preuves de son innocence

Elle a tout intérêt à faire face aux allégations de la presse en démontrant les preuves de son innocence que de creuser sans la moindre chance d’un succès, le trou d’enterrement de la liberté d’informer en Guinée, sève nourricière de la démocratie, obtenue de haute lutte par nos devanciers dans ce noble métier. Qu’on se le dise définitivement, la liberté d’informer dans le respect des autres valeurs de la République ne reculera point en Guinée. Le maître mot est donc de demander à tous les Républicains de se donner la main pour sauver la liberté de la presse mise en œuvre par les journalistes, ces soldats du public armés de stylos et de micros, comme l’ont fait avec brio les frères d’armes de Ryan dans le célèbre film de Steven Spielberg : « Il faut sauver le soldat Ryan. »

Ce qui est en cause dans ce dossier et qui dépasse de très loin la personne des journalistes informateurs et de la ministre encore présumée innocente, c’est la liberté constitutionnelle des journalistes d’informer le public sans représailles.

Une loi guinéenne protège les lanceurs d’alerte

Interrogé, un journaliste nous renseigne qu’ « en cas de malversations financière, cette liberté trouve son ancrage dans une loi de la République, la loi L/2017/041/AN du 4 juillet 2017 portant lutte contre la corruption et promulguée par décret D/2017/219/PRG/SGG du président Alpha Condé.  Cette loi dans son article 100 met en place une protection d’État, la plus forte, au bénéfice des lanceurs d’alerte,  lorsqu’ils divulguent des informations au sujet des cas de corruption. Elle prévoit également des primes à verser à ces alerteurs en cas de recouvrement par l’État des fonds illégalement détournés. Quant à l’article 101 de la même loi, elle fait entrer les informateurs de bonne foi, donc les journalistes qui ont agi dans cette affaire, dans le champ de protection de l’article 100 ».

Le journaliste ne dispose d’aucun moyen de contrainte pour obliger à fournir des pièces à conviction

Une chose reste cependant à préciser, la loi protège tous ceux qui informent de manière désintéressée sur des cas de corruption, comme l’ont fait les médias qui sont dans le viseur de la ministre. Par leurs publications, ils ont suffisamment donné des pistes à explorer par les enquêteurs officiels et par la justice, mais ils ne peuvent pas, avec la meilleure volonté du monde, se substituer aux officiels dans la réalisation de leurs enquêtes pour une raison toute simple : le journaliste ne dispose d’aucun moyen de contrainte pour obliger une personne soupçonnée de corruption ou de détournement à fournir des pièces à conviction dans le cadre d’une procédure encadrée par la loi. Le journaliste donne des pistes dans lesquelles la justice s’engouffre avec sa force d’exiger des explications et des preuves. C’est le dossier de Mediapart sur « l’argent libyen de Sarkozy » qui est aujourd’hui la cause des ennuis judiciaires de ce dernier. Les médias ouvrent la voie et la justice tranche avec ses moyens d’action. Il n’est pas du rôle de la justice de se décharger sur les journalistes qui ont déjà suffisamment joué leurs rôles en indiquant les pistes pour une enquête sérieuse. Il y a bien une différence entre la presse et la justice, qu’il convient de mettre en évidence dans le cadre d’une enquête comme celle-ci. La presse dénonce à travers les quelques éléments probants qu’elle peut avoir au cours de son enquête, mais c’est à la justice que revient la responsabilité d’approfondir cette enquête, dans la protection de la presse comme l’exige la loi, mais aussi et surtout, dans la protection de ses sources. Un journaliste qui vend ses sources les tarit  et expose ses informateurs à toutes formes de dangers. Sans la garantie de leur protection par les journalistes, les informateurs de la presse américaine n’auraient jamais livrés ce qu’ils savaient sur l’affaire Watergate aux USA.

Le rôle républicain de la presse et de la justice devrait consister à moraliser la gestion des maigres ressources publiques

Quoiqu’elles empruntent des voies différentes, le rôle républicain de la presse et de la justice devrait consister à moraliser la gestion des maigres ressources publiques, en luttant contre la corruption qui compromet la réalisation des projets du président de la République, le professeur Alpha Condé, en qui les guinéens viennent encore de placer leur confiance.

Aux chaperons rouges qui semblent être plouf dans le « Nabayagate », il convient de dire ceci: On ne peut pas se dire pro Alpha, lorsqu’on laisse passer (ou couvre) des cas de corruption et/ou de détournement de derniers publics qui compromettent son engagement envers les fils et filles de ce pays.

Ibrahima S. Traoré pour guinee7.com