Le célèbre Jean de la Fontaine disait que « le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages : tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs, tout petit prince a des ambassadeurs, tout marquis veut avoir des pages ».

Comme si c’était une malédiction divine, en Guinée, ce sont les hommes qui n’ont rien à perdre qui auraient le plus souvent occupé le sommet de l’Etat. L’égoïsme de nos politiques aurait maintes fois dominé les grandes décisions concernant l’avenir de la République. Et comme un perpétuel recommencement, les espoirs suscités au sein du peuple ont toujours été subitement étouffés par nos hommes politiques. L’une des raisons principales pour ces occasions manquées serait le fait que nos politiques sont subjugués par un système de gouvernance archaïque. Depuis le départ du colon de la Guinée en 1958, tout tournerait autour de ce système féodal qui ne profite qu’à un clan au sommet de l’Etat. C’est pourquoi, à chaque grand rendez-vous de notre histoire, la venue d’un nouvel homme à la tête de l’exécutif n’aurait servi à rien, puisque c’est le même système féodal qui continue d’un régime à un autre. Notons que le 2 octobre 1958, le 3 avril 1984, le 24 décembre 2008, le 3 décembre 2009, et le 21 décembre 2010 sont toutes des dates qui auraient marqué l’histoire politique de la Guinée indépendante. Mais au-delà, ces dates auraient un seul point commun : la venue d’un nouvel homme à la tête de l’exécutif et la perpétuation d’un système féodal de gouvernance. Depuis plus d’un demi-siècle les Guinéens se seraient toujours focalisés sur l’alternance à la tête de l’exécutif avec le sentiment que leur bonheur tournerait autour du seul individu à la tête du pays. Et en ce 2015, rien ne semble différent chez mes compatriotes puisqu’ils oublieraient que ce qui n’a pas marché en plus de six décennies n’aurait aucune chance d’aboutir cette année. D’ailleurs, on se demande pourquoi les guinéens continueraient à se focaliser, de façon perpétuelle, sur un homme fût-il président de la République, tout en espérant qu’une volonté divine viendrait changer ce système féodal ? D’où le titre de l’article.

Depuis un certain temps, j’essaye, sans parti-pris et sans émotions, de pointer les défaillances de nos politiques à travers mes articles publiés sur certains sites guinéens et les réseaux sociaux. Cette neutralité, qui ne serait pas coutumière chez la majorité des Guinéens, aurait suscité des désarrois chez certains de mes compatriotes. C’est ainsi qu’on me traite tantôt de partisan du RPG ou de l’UFDG, ou même plus grave, d’ennemi de l’UFR ; et ce selon les sujets et arguments avancés. Ce comportement de certains de mes compatriotes dans un débat qui concernerait l’avenir de la Guinée, me rappelle cette citation de Jean de la Fontaine qui disait, « nous n’écoutons d’instincts que ceux qui sont les nôtres, et ne croyons le mal que quand il est venu ». C’est d’ailleurs la raison de mon refus catégorique de rester insensible au danger de nos politiques qui guette ma Guinée que m’ont léguée mes ancêtres.

Loin d’être contre une personnalité quelconque, le but de cet article est de faire un diagnostic de la situation politique de la Guinée depuis l’avènement du multipartisme au début des années 1990 ; et ensuite tirer une conclusion sur les enjeux de l’élection présidentielle de cette année 2015. Pour mieux illustrer, j’ai divisé cette ère de la Guinée multipartite en trois périodes dont : celle qui a mené aux événements de Janvier 2007, celle de la transition militaire du CNDD, et celle de la gouvernance du RPG Arc-en-ciel. Ainsi, sans tarder, rappelons succinctement ces différentes périodes qui auraient fauché l’avenir démocratique de la Guinée multipartiste.

Période 1 – Situation politique de la Guinée à la veille des évènements de janvier – février 2007

La situation de la Guinée à cette époque était plutôt chaotique. En effet, on constatait avec amertume un président de la république malade, un parlement périmé, une opposition fatiguée, une société civile inactive, une administration corrompue, une jeunesse oubliée, et une armée devenue un lieu de recyclage des fainéants. En d’autres termes, la Guinée n’était qu’une « république bananière » où l’Etat aurait cessé d’exister. Comme un baobab pourri, sur les racines cette république de Guinée, différents types de plants toxiques avaient germé. Parmi ces plants, on pourrait noter :

La mouvance présidentielle et le PUP

La mouvance présidentielle regroupait, au sein du Parti de l’unité et du progrès (PUP), les dignitaires du régime et une multitude de mouvements de soutien. Dans ce groupe, on pouvait constater les dissensions qui existaient entre le bouillant président de l’Assemblée nationale (dauphin constitutionnel malgré l’expiration de son mandat) à l’époque et le puissant ministre secrétaire général à la présidence de la République. Ce dernier était pratiquement l’homme fort du régime et de surcroit le bras droit du chef de l’Etat malade. C’était d’ailleurs lui qui osa mettre main sur l’homme d’affaire et ami inopiné du président de la République. La libération forcée de cet ami de la prison par le président de la république fut la goutte d’eau de trop qui déborda la marmite ; et serait ainsi une des causes du déclenchement de la grève qui faillit mettre fin au régime militaire en février 2007. En plus de ceux-là, on pourrait ajouter, parmi les barons du régime militaire, les actuels leaders de l’opposition en l’occurrence les présidents de l’UFDG et de l’UFR. Ces derniers ont tous les deux ont occupé les hautes fonctions de premier ministre chef de gouvernement sous le régime militaire.

L’opposition – de la CODEM au FRAD

L’opposition était regroupée au sein de la Coordination de l’opposition démocratique (CODEM) pour affronter l’élection présidentielle de décembre 1998 ; et ensuite au sein du Front républicain pour l’alternance démocratique (FRAD) pour l’élection présidentielle de décembre 2003. Rappelons que l’opposition au sein du FRAD avait décidé de retirer, à la dernière minute, ses différentes candidatures à l’élection présidentielle de décembre 2003 ; et ce malgré un soutien indéfectible de la majorité des populations contre un général président en perte de vitesse et abandonné par la communauté internationale. D’ailleurs, ce boycott de l’opposition resterait pour longtemps une faute politique qui hanterait le destin de la Guinée. De toutes les fautes commises par nos combattants du multipartisme en Guinée, celle-ci resterait et demeurerait celle qui aurait faussé l’avenir démocratique de la Guinée. Par manque de vision et de stratégie, l’opposition à l’époque aurait naïvement raté une des rares occasions pour la matérialisation d’une alternance à la tête du pays et à travers les urnes. Parmi ces opposants vivants aujourd’hui, on pourrait citer le leader du RPG devenu depuis décembre 2010 le président de la République ; sans oublier le leader de l’UPG qui assumait la fonction de premier ministre chef de gouvernement durant la transition militaire du CNDD en 2010.

L’armée – une divergence générationnelle

L’armée était divisée entre les vieux officiers supérieurs compagnons d’armes du président de la république, et les jeunes officiers. Ces derniers étaient mieux formés académiquement, et plus dynamiques. D’ailleurs, ils n’hésitaient pas d’appeler les premiers « la vieille garde ». Déjà en 1996, ces jeunes officiers de l’armée auraient contribué à affaiblir le régime à travers une mutinerie. Malgré cela, l’opposition réunie au sein de la CODEM n’aurait pas pu capitaliser sur cette mutinerie pour forcer le régime militaire à fléchir un peu pour le respect des valeurs démocratiques. Ainsi, l’opposition, au lieu d’unir leur force, préféra aller en rang dispersé pour affronter l’élection présidentielle de décembre 1998 ; élection qu’elle perdit d’ailleurs dès le premier tour. Ceci fut aussi une autre occasion ratée par nos hommes politiques face à un régime militaire qui se cherchait. Cette faiblesse de l’opposition fera oublier au régime les séquelles de la minuterie militaire de 1996 ; et redonnait ainsi l’espoir au président de la république et son clan devenus plus forts et plus confiants. C’était pour cette raison que le régime gagna successivement les élections législatives et locales qui avaient suivi. Très rassuré d’avoir le contrôle total de la situation politique du pays, le régime alla jusqu’à changer la constitution de la république en optant pour un mandat présidentielle de 7 ans renouvelable indéfiniment !

Les organes syndicaux et de la société civile

La société civile et les syndicats longtemps inertes et à la solde du régime militaire, finirent par profiter de la maladie du chef de l’Etat pour marquer des points au sein d’une jeunesse amplement abandonnée à elle-même. Cette jeunesse avait d’ailleurs montré les limites de sa patience en 2006 à travers une grève des étudiants qui fut réprimée à sang par le régime militaire ; et sous les yeux blasés de nos hommes politiques et organes de la société civile. C’était pour cette raison que la jeunesse républicaine n’attendait que la main tendue des syndicats et des organes de la société civile pour en découdre avec le régime et son clan. Plus tard, une collaboration entre ces trois entités, à savoir la jeunesse, les syndicats et les organes de la société civile, donnait lieu à une grève générale illimitée sur toute l’étendue du territoire national en Janvier 2007. Au bout de quelques semaines, le régime capitula sous la pression populaire non sans massacrer des centaines de manifestants décidés à sacrifier leur vie pour le rayonnement d’une vraie démocratie en Guinée. Par contre, au lieu d’amonceler sur la victoire arrachée d’une jeunesse ensanglantée, nos politiques (par intérêts égoïstes ?) détournèrent cette victoire du peuple à leur profit. D’ailleurs, au lieu d’appliquer à la lettre les conclusions des négociations qui sauvèrent une nième fois le régime militaire, nos politiciens auraient plutôt préféré d’assouvir leur rêve à travers des fonctions ministérielles dans un gouvernement dit de consensus. C’est ainsi que politiciens, syndicalistes et cadres de la société civile se partagèrent, encore une fois, le fruit de la lutte menée par une jeunesse en perte de repère. C’est le lieu de rappeler que depuis le boycott de l’élection présidentielle de 2003, cette nième faute de nos hommes politiques resterait pour longtemps dans les annales de l’histoire comme une trahison envers la nation et sa jeunesse républicaine. Une trahison que cette jeunesse républicaine, dont je me réclame fièrement, ne saurait oublier. L’histoire retiendra qu’un printemps avait eu lieu en Guinée bien avant ce que l’on a appelé « le printemps arabe » qui emporta des dictateurs; à la différence qu’en Guinée, nos hommes politiques auraient préféré l’intérêt personnel aux dépens de l’avenir démocratique de toute une nation.

Après avoir détourné la victoire arrachée au prix de sang de la jeunesse, un gouvernement dit de consensus fut mis en place ; un gouvernement largement dominé par les membres de la classe politique, et des organisations syndicales et de la société civile. D’ailleurs, même sous le parapluie de cette bande de copains et coquins, le pays ne se portait pas mieux ; et cela malgré que les dignitaires du régime fussent exclus de la liste des membres du gouvernement. Rappelons que l’une des exigences des pourparlers au lendemain de ces événements de février 2007 était l’interdiction à tout ancien ministre de faire son entrée au sein du gouvernement de consensus ; comme si les problèmes de la Guinée ne se limiteraient qu’aux seuls hommes qui ont servis le régime militaire décadent. Comme une malédiction, on acceptait ainsi le chef de l’Etat à condition qu’on prenne la place de ses courtisans. Quel patriotisme !

Il n’était un secret pour personne que le président de la République et son clan n’avaient plus le control de la situation aux lendemains de ces événements de février 2007. Par manque de vision, nos hommes politiques auraient préféré de jouer à la prudence et de mettre en avant leurs intérêts personnels. D’ailleurs, c’était pour cette raison que le président de la République et son clan avaient pu reprendre le control total de la situation politique du pays en moins d’une année. C’est ainsi que le premier ministre du gouvernement de consensus fut demi de ses fonctions pour être remplacé par un homme de confiance du président de la République. Un gouvernement dit d’union nationale fut ainsi établi dans lequel on notait un retour en force des anciens courtisans du système. Pour avoir trahi les sacrifices consentis par la jeunesse, nos hommes politiques et ceux des organes syndicaux et de la société civile auraient ainsi récolté les fruits de leur trahison ; puisque c’est l’armée qui profiterait de la nouvelle situation. En effet, l’armée, à travers des jeunes officiers, déclencha une grève à l’issue de laquelle toutes ses revendications furent acceptées par le régime décadent. Inspirée par cette réussite de l’armée, la police aurait voulu faire la même chose à travers une grève qui fut réprimée à sang par les militaires déjà en position de force. Le pouvoir central ne semblait plus avoir le control de la situation et c’était l’armée qui serait le mettre de jeu. Et c’est dans cette situation maléfique que le général président rendît l’âme dans son lit de malade en décembre 2008. Prions pour le repos de son âme!

Comme vous le constatez, ces plants identifiés plus haut finirent par infecter le baobab pourri en lui privant de ses minéraux. Mais voyons la suite pour mieux illustrer les différentes couleurs de nos politiques !

Période 2 – Situation politique de la Guinée durant la transition militaire du CNDD

Le général président, l’homme fort du régime militaire, est mort. Après maintes tractations, la nouvelle génération d’officiers dans l’armée aurait finalement eu raison sur la vieille garde et les barons du régime. C’est ainsi qu’on nous annonçait l’arrivée d’un homme nouveau à la tête du pays sous la couverture d’un Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) ; comme pour dire que malgré le multipartisme intégral instauré depuis le referendum de 1990, la Guinée n’était toujours pas une république démocratique. Comme d’habitudes, la jeunesse ne tarda pas à se reconnaitre dans l’espoir suscité par les nouvelles autorités du pays. C’est le lieu pour moi de rappeler cette célèbre citation de Abraham Lincoln qui disait, « nearly all men can stand adversity, but if you want to test a man’s character, give him power ». C’est ainsi que l’espoir fomenté au sein de la jeunesse sera, encore une fois, étouffé un 28 septembre 2009 dans un stade public du même nom. La folie du pouvoir aurait finalement emporté sur l’envie de la démocratie ! Par conséquent, plus d’une centaine d’innocents jeunes furent massacrés, et des femmes violées en plein jour. Pourtant, le général président et le régime PUP n’étaient plus là ! Mais malgré tout, comme en février 2007 sous le régime du PUP, les atrocités commises en septembre 2009 eurent lieu sous le régime du CNDD ; comme pour rappeler que c’était le même système féodal qui continuait d’un régime à un autre.

Les évènements du 28 septembre 2009 accentuaient ainsi les rivalités au sein du CNDD. Et ce qui devrait arriver arriva le 3 décembre 2009. En effet, l’homme fort du CNDD venait juste d’échapper à une tentative d’assassinat qui mettait fin à ses fonctions de président de la République. Il fut remplacé par son ami et bras droit pour conduire à terme une transition qui avait déjà choqué le monde à travers les massacres du 28 septembre 2009. Encore une fois, la classe politique ne tarda pas à se partager le gâteau aux dépens de la jeunesse qui avait pourtant payé les frais au stade du 28 septembre. Et tenez-vous bien : la primature fut confiée au leader de l’UPG jadis champion dans les critiques au régime militaire du PUP ; le CNT fut confié à la patronne de l’organe syndical CNTG, et la CENI au patron de l’organe de la société civile. Rappelons que ces derniers étaient tous considérés comme les héros des évènements de février 2007. En plus, tous les postes ministériels furent repartis entre les différents plants toxiques décrits plus haut. D’ailleurs, ce nouveau gouvernement ne tarderait pas à montrer ses limites et son mépris envers le peuple souverain ; puisqu’au lieu d’un referendum soumis au peuple, ce gouvernement décidait inéluctablement d’adopter une constitution sans l’avis du peuple. Une première dans l’histoire contemporaine des jeunes nations qui se disent démocratiques !

Encore, les ambitions personnelles auraient eu raison sur la souveraineté nationale ; puisque l’objectif principal serait l’arrivée rapide d’un homme à la tête de l’exécutif. Et comme chacun de nos hommes politiques pensait être le favori, il fallait donc aller vite à l’élection présidentielle même si cela signifierait brouiller les étapes. D’ailleurs, le pays ne se portait pas mieux ; et c’était sous l’œil lassé d’un tel gouvernement que l’affaire d’empoisonnement des militants du RPG avait eu lieu en 2010 ; affaire qui aurait favorisé les hostilités à Siguiri et dans certaines zones de la guinée profonde. Comme pour rappeler que les défaillances des régimes précédents n’étaient pas le fait d’un seul homme à la tête de l’exécutif. En d’autres termes, les hommes viennent et partent à la tête de l’exécutif, mais le système féodal continue son bonhomme de chemin.

Dans le prochain article, j’aborderai la deuxième partie qui couvre la période de la gouvernance du RPG Arc-en-ciel. Je parlerai ensuite de la situation politique actuelle de la Guinée à la veille de cette élection présidentielle aussi importante. Enfin, je proposerai une solution de sortie de crise en profitant de mes plus d’une décennie d’expériences acquises en tant que membre actif au sein du comité local du NAACP (The National Association for the Advancement of Colored People), ici aux Etats-Unis. Une solution de sortie de crise qui, j’ose espérer serait à la hauteur des attentes.

Stay tune!

D’ici là, merci de contribuer au débat.

A. Aziz Bah

Consultant et chef d’entreprise