La Guinée est un si grand et beau pays, aussi bien par son potentiel naturel que par toutes les espérances qu’elle porte en elle depuis toujours. Une terre quasi-sainte, promise, hélas tentée par tous les péchés auxquels il lui arrive souvent de succomber. La nature est aussi belle que les personnes recèlent de défauts. Dieu est généreux envers un peuple qui aime à se montrer imparfait, sans états d’âme ni mémoire.
Ainsi, rien de ce que l’on espère n’arrive, et ce que l’on craint n’est évité. En vérité, personne ne connaît un bonheur véritable dans cette vie aléatoire, ni le pays ne peut s’installer dans une paix durable dans ce climat de confusion morale et de désordre politique et institutionnel. Ici, le mal commun est un tourment personnel, le sort de chacun est suspendu à l’hypothèque sur le destin collectif.
A peine le gouvernement forcé de démissionner, on voit que beaucoup de ceux qui en faisaient partie n’entendent pas céder la place, alors qu’il a fallu que certains partent de leurs fonctions pour que d’autres viennent aux affaires et soient là, au-devant de la scène. Tous, le regard et le cœur tournés vers un seul homme appelé à statuer sur le présent et l’avenir – de ceux qui ne s’imaginent pas anciens ministres et de ceux qui se rêvent en nouveaux membres du gouvernement –, se disent disposés et disponibles à reprendre du service pour « accompagner » et « soutenir » le maître de l’heure et se consacrer à la République. Aspirants et soupirants, sortants et impétrants rivalisent d’ardeur dans les allégeances et de génie dans les serments de loyauté et de dévouement. On se veut reconnaissant pour mériter d’être reconduit, ou d’obtenir mieux que ce que l’on a déjà, ou tout simplement pour accéder à certaines positions. Les personnes de cour sont toujours mieux loties et servies que celles ayant des scrupules et voulant se fixer des limites. Nos décideurs se plaisent davantage avec ceux qui les rassurent et les apaisent, qu’ils ne sont à l’aise avec ceux qui paraissent menaçants, incontrôlables, et leur donnent mauvaise conscience.
Soit ! Il a été indiqué dans le communiqué remerciant les uns et les autres pour les « bons et loyaux services rendus à la nation » – selon l’épitaphe réservée aux partants et disgraciés de tous les temps –, que servir est un honneur se renouvelant rarement, un engagement ne pouvant donner lieu à une carrière sans fin ni limites dans le temps. Si servir avait le poids de la responsabilité, le goût du sacrifice, comme chacun voudrait le faire croire, on ne se précipiterait pas sous le drapeau ni ne vivrait de nostalgie de fonctions perdues. Dans le fond, la plupart du temps, des privilèges interrompus brutalement. Il n’y a pas lieu de confondre visées individuelles et mission de service public. L’on apporte la preuve de l’amour de la patrie mieux ailleurs, comme sur le champ d’honneur ou d’autres théâtres de périls, que sous le manteau de ministre ou de haut commis de l’État et de l’administration. Il y a peu d’espace et de place pour l’engagement patriotique dans les hautes sphères du pouvoir.
Au demeurant, l’exercice du pouvoir, les charges d’État ou les responsabilités publiques ne devraient pas être des redevances payées à quiconque, des sources de jouissances insouciantes, mais des épreuves de feu, des aventures incertaines que chacun devrait aborder avec anxiété et craintes, tant le malheur est vite arrivé.
Sidya Touré, lorsqu’il avait été nommé Premier ministre – afin de ne pas éveiller de soupçons, tout second étant suspect, la fonction de Premier ministre comme maudite –, avait rassuré aussitôt entré en fonction que sa mission était « essentiellement économique ».
Il a été décidé pour Bah Oury que sa mission de Premier ministre « généraliste » et touche-à-tout, investi de pouvoirs étendus, est terminée. Il doit s’occuper maintenant de ce qu’il a appris – et ne sait pas forcément mieux faire –, qui est de mener des combats politiques et de les gagner, de conduire son camp à des victoires électorales. Peut-être que l’homme clivant qu’il a toujours été saura tirer profit des oripeaux du pouvoir, des leviers de l’État, du vide politique du moment, afin d’écrire l’histoire en marchant dans les pas d’autres.
S’il lui avait été donné le choix, le Premier ministre sortant, faute d’être chef de l’État, préférerait que son employeur se contente d’être à la tête du pays en faisant de lui son partenaire privilégié dans la gestion de l’État et nouvel homme de la scène politique nationale. Bah Oury, s’il ne peut gouverner et faire la politique, voudrait continuer à garder la Primature plutôt que de recommencer à errer dans le champ politique ou d’aller languir dans les travées d’institutions périphériques des instances de décision.
Il aspire à un schéma de cohabitation mutuellement avantageuse, pour ne pas dire qu’il nourrit une ambition manifeste de dyarchie. Le pouvoir conquis ensemble ne se partage-t-il pas ? Seulement, il n’y en avait qu’un et son groupe au commencement. Tous les autres ont suivi et pris le train en marche. À chaque gare, certains monteront et d’autres descendront du train ou changeront de wagon, jusqu’à atteindre le terminus pour tous. Le pouvoir n’a pas d’amis, les intérêts du chef passent avant ceux de tous les autres. Il n’y a que cela qui soit vrai et ne change pas non plus.
Tibou Kamara
