Censure

CRIEF : échanges tendus entre Mohamed Diané et le procureur sur les budgets de l’État

L’ancien ministre de la Défense, Mohamed Diané, était de nouveau devant la chambre des appels de la CRIEF ce jeudi 7 mai 2026. Au centre des débats : ses revenus, ses biens et la gestion des fonds publics durant les différentes fonctions qu’il a occupées.

Le procureur spécial, Alphonse Charles Wright, a d’abord interrogé le prévenu sur les activités qu’il menait avec son frère lorsqu’il était député à l’Assemblée nationale.

En réponse, Dr Diané a affirmé ne pas être en mesure de fournir des précisions sur le chiffre d’affaires généré à l’époque. « Je ne peux pas vous dire exactement aujourd’hui, quel est le montant du chiffre d’affaire. Depuis le 5 Septembre 2021, j’ai été victime d’acharnement (…) On a fait une descente chez moi. On a sorti mes enfants manu militari. Jusqu’aujourd’hui je n’ai pas eu accès. Mes deux bureaux, qui étaient au ministère de la Défense, jusqu’aujourd’hui je n’ai pas eu accès à mes documents et ordinateurs », a-t-il déclaré.

Poursuivant ses explications, il a ajouté : « À Kankan, j’ai gardé tous les documents universitaires que je n’ai pas pu transférer. »

L’ancien ministre a ensuite sollicité l’aide de la Cour pour récupérer ses documents. « Je vous prie de m’aider à rentrer en possession de tous ces documents pour me permettre de répondre à ces questions-là. Parce que dans un pays normal, il y a un préavis de 3 à 6 mois, même quand on est ministre », a-t-il plaidé.

Une argumentation rejetée par le procureur spécial. « C’est un bâtiment de l’Etat. Il n’y a pas de dispositions légales qui imposent à l’Etat de vous donner un préavis de 6 mois », a rétorqué Alphonse Charles Wright.

Débat autour de ses revenus de député

Répondant aux questions du ministère public, Mohamed Diané a indiqué avoir été député de 1995 à 2002. Interrogé sur le coût d’acquisition de son véhicule à cette époque, il a répondu : « Je ne peux pas vous dire exactement. Ce qu’on nous avait demandé, c’était de payer 50 mille francs par mois. Je me suis acquitté à hauteur de 300 millions. Il y a l’Assemblée qui a pris une partie. »

À la suite de cette déclaration, le procureur spécial a demandé à la Cour d’ordonner à l’administration parlementaire de communiquer la situation financière de Dr Diané durant son mandat de député.

Lorsque les questions se sont poursuivies sur cette période, le prévenu a tenté de recentrer les débats sur les faits pour lesquels il est poursuivi. « Je suis devant cette cour parce que j’ai été condamné par la chambre de jugement pour des faits de détournement, enrichissement illicite en tant que ministre. Depuis l’instruction jusqu’au renvoi du dossier devant la chambre de jugement, je m’en tiens au détournement et enrichissement illicite, desquels on m’accuse », a-t-il soutenu.

Le procureur lui a répondu : « On ne peut pas circonscrire ces faits-là à votre seule qualité de ministre. »

Les révélations sur le budget de souveraineté

Les échanges se sont ensuite orientés vers les fonctions exercées par Mohamed Diané à la Présidence de la République.

Le prévenu a expliqué avoir enseigné à l’université jusqu’en 2011 avec un salaire évoluant progressivement de 2,5 à 5 millions de francs guinéens. « Mon salaire à l’université a été gelé de façon arbitraire », a-t-il affirmé.

Revenant sur sa nomination à la Présidence, il a déclaré : « En décembre 2010, j’ai été nommé ministre directeur de cabinet à la Présidence de la République. Je n’étais pas membre du gouvernement. »

Concernant ses responsabilités, il a précisé gérer « le protocole, l’intendance, le secrétariat et le chef d’état-major particulier du président », avant d’ajouter : « Tout ce qui concerne l’aspect financier, c’est le ministre secrétaire général de la Présidence. »

Mais face aux questions insistantes du procureur sur sa proximité avec le président de la République et la gestion des finances, Mohamed Diané a reconnu avoir été « l’un des ordonnateurs délégués » du budget de souveraineté.

« Moi j’étais rattaché directement au président qui avait un budget de souveraineté. Il me déléguait quelques tâches. Je n’ai pas de détails à donner ici sur le budget de souveraineté du Président », a-t-il d’abord déclaré.

Puis il a poursuivi : « Le Président a décentralisé son budget de souveraineté. Il avait créé des sous-comptes dans les gouvernorats gerés par les gouverneurs de regions,  lorsqu’il voulait faire des choses, comme des initiatives présidentielles (…) Quand il a besoin de ressources, il m’envoie le chèque, je signe le chèque et les DAAF vont chercher l’argent et l’amènent. Je parle des DAAF de la Présidence (…) Si vous voulez des informations, demandez le directeur général des services financiers de la Présidence en ce temps. »

Pour faire la lumière sur ces déclarations, le procureur spécial a demandé la comparution de Loucény Nabé afin d’éclairer la Cour sur « le distinguo fait dans l’utilisation du fonds de souveraineté du Président Alpha Condé ».

Il a également sollicité la comparution de Mohamed Lamine Traoré.

Face aux questions relatives à ce budget, Mohamed Diané a opposé une fin de non-recevoir : « Je suis un croyant. Je sais ce qui m’attend. Tout ce que Dieu fait est bon. J’ai assuré des fonctions de ministre pendant 11 ans. Si je suis devant vous aujourd’hui, c’est Dieu qui l’a voulu. J’ai avalé beaucoup de couleuvres. J’ai été objet de beaucoup de choses, même extrajudiciaires que je ne dirais pas ici. Je ne dirais rien concernant le budget de fonctionnement de la Présidence de la République. »

Plus de 10 000 milliards GNF évoqués pour le ministère de la Défense

Le procureur spécial a ensuite interrogé l’ancien ministre sur les budgets alloués au ministère de la Défense entre 2016 et 2021.

Mohamed Diané a énuméré les montants suivants :

2016 : 1 450 831 589 000 GNF ;

2017 : 1 564 668 006 000 GNF ;

2018 : 1 526 701 503 000 GNF ;

2019 : 1 794 101 407 000 GNF ;

2020 : 2 018 777 000 000 GNF ;

2021 : 2 410 301 037 000 GNF.

Les débats ont finalement viré à des échanges houleux entre le procureur et le prévenu autour de la charge de la preuve.

Invité à produire des documents justificatifs, Mohamed Diané a répliqué : « Ça fait quatre ans que je suis en procès en première et deuxième instance (…) C’est vous qui m’accusez, c’est à vous de prouver ce que j’ai détourné et dans quelle ligne. J’ai donné tous les documents que j’ai en ma disposition. Faites ce que vous voulez de moi. »

Le procureur spécial lui a répondu : « Vous avez détourné dans vos exercices budgétaires de 2016 à 2021. En tant qu’ordonnateur, c’est donc à vous d’apporter des preuves. »

Finalement, Alphonse Charles Wright a indiqué qu’il se passerait des documents que devrait fournir le prévenu, estimant être en mesure d’établir sa culpabilité par d’autres moyens. Les échanges tendus ont conduit à une courte suspension de l’audience.

Abdoul Lory Sylla pour guinee7.com