Censure

Pêche/Projet Kounki : des 4×4 pour les bureaux, des miettes pour les étangs

Le ministère de la Pêche a réceptionné un premier lot de véhicules de service au titre du projet Kounki, financé à hauteur de 128 millions de dollars. Pendant ce temps, la pisciculture guinéenne étouffe sous l'importation massive de poisson asiatique bradé.

Lundi, la ministre de la Pêche et de l’Économie maritime, Fatima Camara, a remis des véhicules flambant neufs à plusieurs directions de son département. Officiellement, il s’agit de « renforcer les capacités opérationnelles ». Sur le terrain, les pisciculteurs, censés être au cœur du projet, regardent passer les cortèges en comptant leurs invendus.

Il y a des cérémonies qui en disent plus long que tous les rapports d’évaluation. Celle de lundi en fait partie. Clés en main, sourires de circonstance, photos officielles : la ministre Fatima Camara a remis un « premier lot » de véhicules de service à plusieurs directions de son département, dans le cadre du projet Kounki. La communication officielle parle d’une « dynamique de renforcement des capacités opérationnelles », destinée à « améliorer la mobilité des services » et à « faciliter les missions de terrain ».

Le terrain, justement. Parlons-en.

Le rituel bien rodé des projets de développement en Guinée

Le scénario est connu, presque liturgique. Un projet est annoncé avec un budget à neuf chiffres. Viennent ensuite les études, les études de faisabilité des études, les consultants, les ateliers de validation dans les hôtels climatisés de Kaloum, les per diem, puis les gros 4×4. Et quand tout ce petit monde est servi, il reste les miettes pour ceux au nom desquels le financement a été obtenu.

Kounki n’échappe visiblement pas à la règle. Avant même que le moindre alevin supplémentaire ne nage dans un étang de Haute ou de Moyenne-Guinée, ce sont des cadres tirés à quatre épingles, ou drapés dans des boubous bien amidonnés, qui prennent le volant. La séquence dit tout de l’ordre des priorités.

On nous répondra que les directions ont besoin de mobilité pour encadrer les producteurs. Soit. Mais alors, que l’on publie la liste des véhicules, leur coût, leur affectation, et le calendrier précis des missions de terrain qu’ils sont censés servir. La transparence n’est pas une option quand on manipule l’argent d’un projet de 128 millions de dollars.

Pendant ce temps, la pisciculture guinéenne meurt à petit feu

Car pendant que l’administration se motorise, les pisciculteurs, eux, trinquent. La filière fait face à une concurrence qu’elle ne peut pas soutenir : l’importation massive, depuis l’Asie, des mêmes espèces que celles élevées localement. Des poissons surgelés dont nul ne connaît les conditions d’élevage, vendus au kilo à environ la moitié du prix du poisson produit en Guinée.

Comment qualifier autrement que de dumping un produit importé sur des milliers de kilomètres, congelé, transporté, dédouané, et qui arrive pourtant sur nos marchés deux fois moins cher que le poisson d’ici ? Le consommateur, lui, ne s’y trompe pas toujours : le goût est fade, la qualité discutable. Mais quand le pouvoir d’achat est en berne, le prix finit par trancher.

En face, le pisciculteur guinéen livre un poisson frais, souvent vendu vivant. Il achète cher l’aliment, supporte seul les coûts d’énergie, d’eau, de main-d’œuvre et de transport. Et au bout du cycle, il se retrouve avec une récolte qu’il peine à écouler. « Avec ces poissons surgelés importés, on pose deux problèmes : celui de la santé publique, et celui du business, car on tue toute une filière », résume un promoteur piscicole.

Kounki promettait pourtant de sauver l’aquaculture

Projet Kounki : caractéristiques principales

  • Budget et financement : 128 millions de dollars américains, avec le soutien de la Banque mondiale, de l’Agence française de développement (AFD) et de PROBLUE.
  • Horizon : transformation du secteur d’ici 2030.
  • Bénéficiaires : environ 65 000 personnes, notamment dans les communautés rurales et côtières.
  • Vision stratégique : aligné sur le programme Simandou 2040.
  • Volet aquaculture : pisciculture continentale, modernisation des techniques d’élevage, emplois pour les femmes et les jeunes, réduction de la pression sur la pêche maritime.

L’ironie est cruelle. Le projet Kounki, porté par la Banque mondiale, l’AFD et PROBLUE, comporte un volet majeur entièrement consacré à l’aquaculture et à la pisciculture. Sur le papier, tout y est : promotion de la pisciculture continentale avec un appui technique et financier aux fermes de l’intérieur, modernisation des techniques d’élevage pour doper les rendements, création d’emplois pour les femmes et les jeunes, et réduction de la pression sur les ressources halieutiques marines.

Le projet annonce environ 65 000 bénéficiaires directs et une transformation du secteur d’ici 2030. Soixante-cinq mille bénéficiaires annoncés : combien de pisciculteurs ont déjà vu la couleur de cet argent ? À ce rythme, l’horizon 2030 risque de ressembler surtout à un parc automobile bien entretenu.

De belles intentions, donc. Mais à quoi bon former des pisciculteurs, financer des étangs et moderniser les techniques si, au bout de la chaîne, le marché est inondé de poisson importé à vil prix ? On ne peut pas, d’une main, prétendre bâtir une filière nationale et, de l’autre, laisser grandes ouvertes les portes à une concurrence qui la condamne avant même qu’elle ne décolle. Un projet placé sous le haut patronage du chef de l’État et aligné sur Simandou 2040 mérite mieux qu’une cérémonie de remise de clés.

Ce que le ministère devrait faire, au lieu de distribuer des clés

Le vrai renforcement des capacités ne se mesure pas au nombre de véhicules sur le parking du ministère. Il se mesure en tonnes de poisson guinéen vendues, en emplois créés, en revenus pour les producteurs.

Concrètement, le ministère de la Pêche, en lien avec le Commerce et les services de contrôle sanitaire, devrait :

  • Auditer les importations de poisson d’élevage, leur traçabilité et leur conformité sanitaire ;
  • Étudier des mesures de sauvegarde commerciale contre les pratiques de dumping, comme le permettent les règles communautaires ;
  • Subventionner ou mutualiser l’aliment piscicole, principal poste de coût des producteurs ;
  • Publier un état d’exécution du projet Kounki, ligne par ligne, pour que chacun sache quelle part va réellement aux étangs et quelle part va aux bureaux.

Faute de quoi, Kounki rejoindra la longue liste des projets dont on se souviendra surtout pour leurs voitures. Et les pisciculteurs guinéens, eux, continueront de regarder passer les 4×4 au bord de leurs étangs.

Ibrahima S. Traoré pour guinee7.com

 

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