Avant mon séjour, du 30 mai au 15 juillet 2015, je ne manquais jamais de demander la situation de Conakry aux compatriotes que je rencontrais. Et la plupart me disaient que c’est une ville qui est en train de changer.Une image vaut mille mots : je ne suis pas fier du paysage urbain de Conakry; elle mérite plus que ça, elle a besoin d’une vision. Elle peut se permettre d’être ambitieuse, car elle porte l’image de tous les Guinéens.

Effectivement, la ville de Conakry est en train de changer. Oui, de nouveaux immeubles ont été construits dans les quartiers populaires comme Manquépas, Kouléwondi, Boulbinetet Sandervalia, où j’ai grandi. Mais malheureusement, même si certains de ces immeubles sont d’une qualité respectable, il reste cependant qu’ils ne sont pas adéquatement intégrés dans leurs milieux.

Récents et d’une hauteur pouvant dépasser de dix fois celle des anciennes constructions dans certains endroits, ces nouveaux immeubles s’imposent dans le paysage urbain de Conakry d’une façon désolante. En effet, le contraste qu’ils offrent ne laisse aucun doute qu’ils ne tiennent pas compte de la notion de plan d’implantation et d’intégration architecturale (PIIA) :ni leurs hauteurs ni leurs revêtements extérieurs ne sont en harmonie avec les autres bâtiments.

Dans la même la veine, j’y ai constaté une occupation «sauvage» de l’espacefaisant abstraction à la  sécurité des piétons: l’expansion anarchique des propriétés à même le trottoir.  Elle est pratiquée pour donner lieu à une mosquée de voisinage, qui est généralement fréquentée par des résidants d’une rue, à un kiosque pour vendredes produits et services divers (recharge de batterie et vente de crédits pour téléphones cellulaires) ou à une cabane pour les militants d’organisations politiques.

Par ailleurs, je n’ai pas pucacher mon étonnement de voir que dans mon quartier, Sandervalia,  le bord de la mer est inadéquatement occupé par un parc d’automobiles de seconde main et d’autres activités lucratives dont la pratique a nécessité l’installation d’abris de fortune. Ce lieu sert également de dépotoir d’ordures.

Bref, le paysage urbain de Conakry m’a laissé un souvenir de désolation. Elle est devenue une ville obstruée, une ville prise en otage à même ses espaces publics par des installations fixes et toutes sortes d’activités non conformes. À cela, s’ajoute une cohabitation très préoccupante entre ses anciens immeubles, trop petits, et ses nouveaux immeubles, trop hauts; ce qui donne lieu à un contraste répulsif.

Avant de proposer des solutions à ce qui est décrit ci-dessus comme problématique, j’aimerais préciser que mon séjour d’un mois et demi à Conakry n’était pas planifié pour cet exercice; il est spontanéet soutenu seulement par l’image que  j’ai pu garder de Conakry, cinq mois après mon séjour. Mon but est de contribuerà la réflexion sur les moyens à prendre pour améliorer la qualité de vie de ses résidants.

Donc, je ne prétends pas avoir cerné toutes les causes qui ont plongé Conakry dans ce capharnaüm urbain. Ce qui me motive, c’est l’amour que j’ai pour cette ville, ma ville natale, celle qui m’a vu grandir jusqu’à mon départ, en 1995, pour le Canada. Une ville à propos de laquelle je me disais qu’un jour j’y retournerai après mes études en urbanisme et en planification territoriale et développement local pour devenir son gouverneur afin de la rendre attrayante, un rêve de jeunesse. Évidemment, mon choix de faire des études universitaires dans ces domaines n’était pas anodin : il a été guidé par l’image de son paysage urbain d’antan, qui s’est malheureusement détériorée davantage aujourd’hui. Toutefois, cette image peu reluisante de la ville de Conakry offre en même temps l’opportunité d’aménagement, de revitalisation, de requalification, de règlementation  et surtout de développement économique urbain mieux structuré qu’il faut saisir avec une vision à long terme.

Mais avant d’entreprendre quoi que ce soit, il faut tout d’abord commencer par identifier clairement les différents acteurs (ministre de la ville et de l’aménagement du territoire, gouverneur de Conakry, maires et chefs de quartiers, propriétaires et  promoteurs immobilier, etrésidants)   et leurs responsabilités. Il faut également s’assurer que chaque responsabilité est assumée par l’acteur qu’il faut. Sans cet exercice de précision, dans une optique d’imputabilité, tout effort sera vain.

Il n’y a pas de doute que Conakry est en effervescence,mais qui doit être encadrée pour augmenter ses retombées positives. Pour ce faire, je propose de :

Mettre en place un règlement sur les plans d’implantation et d’intégration architecturale  (PIIA) pour chaque secteur

«Cette approche plus souple d’évaluation des projets à partir de critères plutôt que de normes favorise la recherche de solutions novatrices dans un échange ouvert entre la municipalité et les promoteurs.» «L’approche est particulièrement appropriée lorsqu’il s’agit de régir les aménagements et les constructions dans les zones sensibles du territoire, que ce soit en milieu dense où l’intérêt est d’ordre architectural ou urbanistique, ou qu’il s’agisse de secteurs encore caractérisés par leur environnement naturel.»

En mettant en place un règlement sur les PIIA, il sera primordial de s’assurer que chaque  secteur a son propre concept, mais le tout s’articulant autour d’une seule vision d’aménagement, afin de prendre en compte ses spécificités et d’éviter la monotonie dans le tissu urbain de Conakry.

Dans une perspective de revitalisation urbaine, il sera important que ces nouvelles constructions intègrent la notion de multifonctionnalité(résidence, commerce, bureau, etc.), sans lésiner sur la compatibilité, pour contribuer ainsi à préserver ces quartiers dynamiques. Un dynamisme qui pourra être renforcé par l’aménagement stratégique de certains espaces publics pour favoriser les modes de déplacements actifs (ex. : à pied et à vélo). Le boulevard Telli Diallo par exemple sera propice pour ce type d’aménagement. Accessible par beaucoup de rues, cette artère offre, par son orientation vers la mer, où la corniche peut être jointe, une continuité d’aménagement favorable à la contemplation et à la relaxation. Ainsi, l’insalubrité qui empeste la mer serait éliminée, et les citadins pourraient jouir du cadeau divin tant convoité dans certaines sociétés.

Prévenir la gentrification

Il n’y a aucun doute que d’autres familles cèderont leurs concessions aux promoteurs immobiliers dans les prochaines années. Si rien n’est fait, la ville de Conakry subira la gentrification (tendance à l’embourgeoisement d’un quartier populaire), un des effets pervers d’une planification urbaine qui ne prend pas en compte l’équilibre entre les intérêts économiques des promoteurs et le sentiment d’appartenance des résidants des quartiers généralement anciens et populaires. Car, elle va évincer tranquillement, mais sûrement, notamment par l’augmentation du coût des loyers,  les anciens résidants, souvent pauvres, au profit d’une classe plus nantie.

Il faut rappeler que l’ultime objectif des interventions en urbanisme est d’améliorer la qualité de vie des résidants, ce qui s’inscrit adéquatement dans les responsabilités du ministre de la ville et de l’aménagement du territoire, du gouverneur de la ville de Conakry, ses maires et ses chefs de quartiers.

Sans empêcher les promoteurs immobiliers de faire le bénéfice sur leur investissement, les autorités compétentes doivent s’assurer que le développement urbain qui est en cours à Conakry ne se faitpas au détriment des plus pauvres.  Pour ce faire, ces nouveaux projets doivent intégrer la mixité sociale, d’une part, et d’autre part, le bail des concessions (propriétés familiales) pourrait être privilégié par rapport à la  vente. Avec le bail, il serait intéressant d’explorer les possibilités pour que les familles propriétaires ne soient pas délogées après la construction.

Promouvoir la salubrité des quartiers

Dans cette démarche, il est impératif que les résidants soient impliqués grâce au sentiment d’appartenance qu’ils ont pour leurs quartiers. Pour renforcer ce sentiment, les autorités concernées pourraient décider d’instaurer un prix  (pas en argent) récompensant le quartier jugé le plus salubre, et ce, à chaque année, par exemple. Toutefois, cela ne doit pas exempter les autorités en la matière de leurs responsabilités. Elles doivent offrir le service de collecte d’ordures. Installation de poubelles pour le recyclage et les déchets dans certains endroits publics appuierait bien cette initiative. 

Libérer les espaces publics des installations fixes et des activités non conformes

Le trottoir est non aedificandi (ne peut recevoir d’immeuble, il n’est pas constructible). Cet espace public est pensé notamment pour les piétons afin d’assurer leur sécurité; c’est à cet endroit qu’ils doivent marcher pour laisser la rue à l’automobile. Dans un milieu urbain, chaque espace doit avoir sa propre fonction.

L’intervention appropriée sera donc de redonner les trottoirs de Conakry aux piétons, en les débarrassant des installations et des activités non conformes.

En ce qui concerne d’autres espaces publics, qui sont surtout occupés par des activités économiques non conformes, l’intervention devrait être faite au cas pas par cas, car certains peuvent être encadrés dans une démarche de développement économique urbain.

Ces activités économiques informelles emploient beaucoup de jeunes de la capitale. Et le but n’étant pas la coercition, l’intervention devrait être axée sur la recherche d’alternatives pouvant aider cette catégorie de la population vulnérable.

Conakry est une ville qui a beaucoup de potentiels pour exprimer  encore plus fort sa fierté à travers son paysage urbain et ses opportunités de développement économique urbain. Mais, cette ville en effervescence a besoin d’une vision cohérente des interventions et d’une volonté d’établir l’imputabilité de chaque acteur.

J’espère que les propositions que j’ai faites susciteront auprès de tous les acteurs qui ont à cœur l’amélioration de l’image de Conakry des réflexions plus approfondies que les miennes. 

Fodé Kerfalla Yansané, Conseiller en aménagement du territoire

Candidat du Parti vert du Canada, Beloeil-Chambly, Élections fédérales 2015, CanadaKerfalla18@hotmail.com