Censure

Toumba aura tiré sur tout le monde… sauf sur la mort ! (Par Top Sylla)

De la figure redoutée au personnage fascinant, le cas Toumba Diakité illustre les mécanismes troublants de l’hybristophilie, entre médiatisation, fascination et mémoire collective.

(Hybristophilie, le crime a bonne presse)

On s’attendait à Mister Hyde, beaucoup ont cru découvrir le docteur Jekyll. Alors que tout le monde avait en tête le taciturne militaire au regard sombre qui suivait Dadis Camara comme son ombre, l’hypermédiatisation d’un procès criminel a pris une tournure inattendue, révélant un tout autre personnage : moins antipathique, autant adoré que son nom fut abhorré, finalement adulé après avoir été tant détesté.
Aboubacar Diakité, alias Toumba, pas plus que nombre de ses devanciers dont les talents de guerrier et la bravoure étaient bien supérieurs aux siens, a, lui aussi, perdu tout naturellement son combat face à l’ange de la mort.
Que les protagonistes s’appellent Alexandre le Grand, Gengis Khan ou, plus récemment, Chuck Norris, double champion du monde de karaté ; que celui qui donne la mort soit appelé Malakh ha-Mavet (judaïsme), ʿAzrāʾīl (tradition islamique) ou simplement Thanatos (mythologie grecque), l’issue reste toujours la même, connue d’avance et valable pour tout être humain.
Condamné à dix ans pour crimes contre l’humanité dans l’affaire du massacre de 150 personnes et du viol d’une centaine de femmes dans un stade de Conakry, Toumba devait quitter la prison dans les mois à venir, après avoir purgé sa peine. Il vient effectivement de sortir de sa longue détention, plus tôt que prévu, les pieds devant et l’arme à gauche.
Emporté par une hernie épigastrique étranglée doublée d’une péritonite aiguë (inflammation rapide et grave du péritoine, la fine membrane qui tapisse la cavité abdominale et recouvre les organes digestifs : intestin, estomac, foie, etc.).
N’eût été le fait qu’il soit difficile de présenter une longue incarcération et un passage dans un prétoire comme des perspectives heureuses, on aurait pu dire : « à quelque chose malheur est bon ».
Tant ce procès-spectacle lui a permis de se refaire une nouvelle virginité sociale et de ravir la vedette à tout le monde : co-détenus, avocats, juges et témoins. Grâce à un talent oratoire jusque-là insoupçonné, des répliques assassines, des boubous majestueux et des sourates débitées avec emphase ont fait de celui qui n’avait pourtant pas bonne réputation la vedette de l’événement, un monstre sacré du show juridico-médiatique. Lors de ses funérailles, le représentant du gouvernement n’hésitera pas à le qualifier d’« homme de Dieu », alors que le défunt ne fut certainement pas un enfant de chœur, encore moins un saint.
Ne dit-on pas d’ailleurs qu’Iblis lui-même pourrait citer le Coran si cela pouvait servir sa cause  ?
 « Ceci n’est pas un théâtre, monsieur Landru ! »
 En parlant justement de jugement-spectacle, c’est en ces termes que le président du tribunal dut rappeler à l’ordre la vedette d’un célèbre procès tenu un siècle plus tôt à Versailles. L’affaire avait captivé la société française de l’après-guerre.
Malgré sa petite taille, sa calvitie et sa barbiche ridicule, Henri Désiré Landru, « le bourreau des cœurs », guillotiné en 1922 pour les meurtres de onze femmes, reçut des milliers de lettres et des centaines de demandes en mariage en prison.
Cette attirance, cette fascination qu’éprouvent certains pour des individus jugés dangereux, accusés des pires crimes, a un nom : l’hybristophilie.
Le terme vient du grec (hybrizein, « commettre un outrage », et philein, « aimer »), ce qui renvoie au fait d’aimer quelqu’un précisément parce qu’il est un criminel — ou censé l’être.
On pourrait brandir de multiples exemples célèbres où l’attirance pour un individu en conflit avec la loi (quel euphémisme !) dépasse largement le simple intérêt médiatique.
On pense, entre autres, au couple américain Bonnie et Clyde, dont les exploits sanglants ont nourri un mythe romantique durable, illustrant la fascination pour l’interdit.
On observe également des figures comme Michel Fourniret ou Ted Bundy, tueurs en série ayant reçu en détention des lettres d’admiration, voire des déclarations amoureuses, parfois transformées en relations intimes.
De même, des criminels comme Henri Désiré Landru ou Nordahl Lelandais ont suscité un intérêt curieux, voire passionnel, de la part de personnes cherchant à les rencontrer ou à entamer une relation avec eux.
Appliquée au parcours tumultueux de Toumba Diakité, figure clé du massacre du 28 septembre 2009 en Guinée, cette grille de lecture éclaire un aspect moins visible de sa trajectoire : la fascination qu’il a pu exercer, même sans relever stricto sensu du schéma classique de l’hybristophilie.
Sous le régime de Dadis Camara, Toumba Diakité, chef de la garde présidentielle, incarnait le bras armé et impitoyable du pouvoir. Pour certaines personnes, un tel homme — violent, insoumis, tout-puissant — représente le « bad boy » absolu.
Son statut d’homme brutal a pu susciter une attirance liée à la force, au danger et à la transgression, un terreau classique de l’hybristophilie. Mais c’est son acte le plus spectaculaire, le fait de tirer sur son propre chef le 3 décembre 2009, qui a achevé de le transformer en figure sulfureuse. En se révoltant de la manière la plus radicale, il est passé du statut de bourreau à celui de « mauvais génie », un personnage sombre et fascinant pour certains esprits.
Décédé à l’hôpital du camp Samory à Conakry, Toumba a suscité, chez d’autres, une forme d’empathie, voire d’attirance posthume.
Son cas contient, en l’occurrence, tous les ingrédients d’une hybristophilie par la pitié : la violence originelle, la transgression suprême, l’emprisonnement, et enfin la mort, cette chute tragique qui transforme le bourreau en victime.  Comme pour certains criminels célèbres, c’est parfois moins le crime que la chute, la vulnérabilité du prisonnier et le mystère de son destin qui fascinent.
Toumba est devenu une figure à la fois redoutée et mythifiée, à tel point que certains, dans l’espace public, l’idéalisent plutôt qu’ils ne le condamnent.
Parmi eux, l’artiste nigérienne M’Ballou Fatoumata Tichou, connue pour avoir composé une chanson élogieuse à son endroit, où elle exprime le souhait d’avoir « un fils comme Toumba, un homme comme Toumba, un père comme Toumba ».
Elle est venue en Guinée pour le rencontrer en prison, sans succès, mais a rendu visite à sa famille, alimentant ainsi des rumeurs de rapprochement amoureux, voire d’un projet de mariage.
Tous ces exemples, qu’ils soient historiques ou contemporains, montrent que dans l’hybristophilie, l’aura du danger, de la transgression ou de la célébrité l’emporte sur la perception lucide des actes commis.
Il aura décidément tout fait : la guerre, le coup d’État, le règlement de comptes, la fugue, le procès-spectacle… et, pour finir, la paix éternelle. Même les hommes de feu finissent par rendre les armes.
Finalement, Toumba aura tiré sur tout le monde… sauf sur la mort !
Top Sylla