» Jusqu’à preuve du contraire « , on s’attend à mourir, bien sûr, mais on ne peut se préparer à cette fatalité, parce que d’abord on espère vivre le plus longtemps possible, ensuite, l’on est tenté d’envisager l’immortalité. » Jusqu’à preuve du contraire « , on ne sait pas à quoi pourrait ressembler sa propre mort, ni ne saurait prévoir ce que l’on ressent à cet instant précis du rappel à Dieu. L’on n’a aucune chance de pouvoir expliquer et raconter aux autres une aventure, sans issue ni recours.
Cependant, la disparition d’êtres proches et chers est une douleur connue de tous, une épreuve terrible pour chacun dont on ne se relève pas souvent.
» Jusqu’à preuve du contraire « , personne ne sait où se trouve désormais Abdoulaye Top Sylla ni n’est en mesure de deviner ce qu’il pourrait endurer comme souffrances de se retrouver coupé du monde et privé des siens, dans un mouvement brusque, à la suite d’un mauvais coup d’un sort, traître. Pour sûr, stoïque et philosophe dans l’âme, il ne cède pas aux émotions ni ne se laisse impressionner par n’importe quelle situation.
Pour notre part, amis, parents, familles, proches, nous sommes éprouvés d’avoir perdu un des nôtres, inconsolables de réaliser que nous ne verrons et n’entendrons plus Abdoulaye Top qui a partagé notre quotidien, a énormément compté dans nos vies. Il nous manque tant déjà! Se souvenir de lui dans nos cœurs et nos mémoires, est l’avenir que nous avons choisi avec lui, tous incapables d’accepter qu’il appartienne à un passé révolu et soit confronté au déclin de l’oubli, imposé par le temps et entretenu par le commun des mortels.
Lui qui tournait tout en dérision et aimait moquer chacun avec son sens de l’humour et son goût de la satire, ne se lamentait guère et n’attendait de personne de pleurer son sort, car il était plus épanoui qu’il ne paraissait et n’a jamais envié quelqu’un. Humble et effacé, il n’aimait pas déranger qui que ce soit comme il était jaloux de sa tranquillité absolue. Il se plaisait en compagnie de certains et ne voulait rencontrer le chemin d’autres: ni misanthrope ni accessible à tous. » Pour vivre heureux, il faut vivre caché », » Soyons humbles, nous n’y perdrons rien, nous y gagnerons tout », telles sont les leçons apprises auprès de Top qui a cultivé la discrétion comme art de vivre, a observé une discipline volontaire qui lui a épargné le coût élevé des errements inutiles et des imprudences inconsidérées.
Top n’est plus ! On se rend encore compte que chaque jour éloigne de la vie, si illusoire, qui échappe à tous et rapproche de la mort, très sûre d’elle-même, réservée à chacun. Dans un pays où le génie littéraire n’est pas assez reconnu et la plume ne nourrit pas son homme, Abdoulaye Top Sylla, brillant esprit s’est contenté de très peu dans une sobriété déconcertante, n’a pas développé de boulimie comme tant d’autres, insatiables.
» Jusqu’à preuve du contraire « , c’est un initié, très averti qui a compris les rites, les règles et les limites de la société où il était appelé à vivre, c’est-à-dire, qu’il a été très tôt conscient du risque de chercher à se distinguer et du danger de vouloir se démarquer. Aussi, fuyait-il la lumière éblouissante, se dérobait-il aux honneurs, refusait-il de succomber aux tentations pathologiques. Réservé et timide, de nature et de tempérament, il était blotti dans son cocon personnel et intime, campait sur ses derniers retranchements. Il impressionnait tous par l’étendue de son savoir et la panoplie de ses références de tous ordres, scientifiques, historiques, philosophiques, ontologiques, sportives, musicales….
Curieux de tout, ignorant de rien, il n’y avait pas de limites à sa culture ni de territoires interdits à ses explorations et conquêtes. Le français dont il aura été l’un des meilleurs serviteurs et orfèvres était à sa portée et parfaitement maîtrisé par lui.
» Jusqu’à preuve du contraire « , tous ses textes étaient des chefs-d’œuvre littéraires et un régal intellectuel, car ils laissaient paraître et transparaître des connaissances encyclopédiques enviables et des effets de style inimitables.
Si ce n’était pas le meilleur d’entre nous, il était un repère pour tous, une source où chacun venait s’abreuver. Top Sylla a vécu derrière les rideaux, très loin des feux des projecteurs. Seuls les tonneaux vides, était-il convaincu, font du bruit !
Ce jeudi 4 septembre 2026 sera un jour noir dans les annales de ma vie. Abdoulaye Top sylla a choisi cette date désormais funeste pour quitter ce monde où il a vécu discret, calme et serein, dans la solitude propre aux intellectuels rebelles avec le désintéressement des grands esprits, des consciences libres. Je pleure un être, cher à mon cœur, qui fut à mes côtés dans les pires moments comme pendant les jours fastes. Top m’a éclairé par ses avis et aidé par son regard critique et lucide. Je ne pourrai jamais faire le deuil de sa disparition. Chaque fois, pour le restant de mes jours, je serai confronté au vide immense de son absence. Il a existé une si grande complicité, quasi-fusionnelle, entre nous, passionnés tous les deux, de belles lettres et engagés depuis notre rencontre dans une amitié, quelques rares fois éprouvée, que ni l’usure du temps ni les vicissitudes de la vie n’ont pu altérer. Abdoulaye Top Sylla a été témoin comme confident de mon parcours. L’homme que j’appelais, affectueusement » institution » depuis qu’il présidait l’observatoire guinéen de l’éthique et de la déontologie ( OGUIDEM) dont j’étais membre a été de ceux qui m’ont encouragé à profiter de mon temps libre pour me consacrer à l’écriture afin de partager l’expérience des années passées aux affaires. Il m’a sans cesse rappelé l’intérêt et la nécessité d’écrire mes mémoires. Et, lorsque je me suis résolu à le faire, il n’a pas ménagé sa peine ni son temps pour parcourir les manuscrits et apporter sa contribution à une œuvre qu’il a tant sollicitée et qu’il a enrichie, aussi, considérablement. Il a une plume à double tranchant : apte à produire et capable de parfaire toute rédaction.
Abdoulaye Top Sylla qui n’a jamais rien attendu de personne et préfère donner que de recevoir aurait sans doute été mal à l’aise avec les hommages qui déferlent depuis qu’il est décédé. Il ne voulait pas de compliments ni d’éloges.

» Jusqu’à preuve du contraire « , ses publications étaient le seul moment de dialogue engagé avec les autres, l’unique lien avec l’opinion et le moyen privilégié de transmettre son savoir d’une densité et d’une diversité hors du commun et incommensurables. Il fut une école pour tous du libre apprentissage et de la générosité gratuite.
Il avait le don d’user d’ironie pour dresser des portraits peu flatteurs et condamner les dérives, les pratiques et mœurs peu catholiques.
S’il craignait la maladie, avait une sainte-horreur des hôpitaux, il ne redoutait pas la mort, faisant sien le postulat épicurien : » La mort n’est rien pour nous, étant donné précisément que quand nous sommes, la mort n’est pas présente, et quand la mort est présente, alors nous sommes absents « .
Le cœur brisé, l’âme en peine, j’ai dû puiser au plus profond de mon être les ressources nécessaires à écrire les premiers mots d’une reconnaissance éternelle et d’un long chapitre de témoignages, à peine entamés.
Au risque d’embarrasser Top qui n’a pas aimé les remerciements et les congratulations qu’il mérite, en m’inclinant, respectueusement devant sa mémoire, du fond de mon coeur, je lui adresse mes vifs remerciements pour tous les moments passés ensemble, les nombreuses marques chaleureuses d’affection et le précieux soutien.
Je n’oublie rien des bons et loyaux services rendus. Il y a des pactes qui survivent à la violence de la mort, surmontent tous les aléas, tumultes ainsi que les différentes péripéties de la vie.
Séparé de Top, mais pas éloigné de lui, car comme François Mitterand, » je crois aux forces de l’esprit » et mesure par ailleurs le lourd tribut des engagements, forts et sincères qui ont un caractère définitif.
Jusqu’à preuve du contraire….
