Avec le reggaeman guinéen, Elie Kamano, nous sommes revenus sur certains sujets de l’actualité brûlante du moment, liée non seulement à la crise qui paralyse le secteur de l’éducation, mais aussi au scrutin du 4 février dernier. Interview.

Quel est votre regard sur la situation sociopolitique guinéenne actuelle ?

Elie Kamano : Je crois que chaque guinéenne sait aujourd’hui ce qui se passe dans le pays. On est tous témoins de cette actualité qui mine le milieu scolaire.  Cela n’a pas commencé aujourd’hui. Je me rappelle en 2017, j’étais arrêté par les forces de l’ordre pour avoir menacé de descendre dans la rue avec les élèves et étudiants, si l’on n’ouvrait pas les classes. C’est la même crise qui continue de miner le secteur éducatif. Parce qu’il n’y a pas de volonté politique pour trouver une solution définitive à cette crise. Le constat est alarmant Je crois bien que le peuple est en train de constater celui qu’on a traité de rebelle, d’illégal est aujourd’hui, (mardi 27 février, ndlr) légitime.

Justement, Aboubacar Soumah, a été traité de rebelle par le locataire du palais Sékhoutouréya. Il est aujourd’hui invité par ce dernier, quel paradoxe ?

Vous savez le président Alpha Condé, c’est un président que moi je ne pourrai jamais comprendre, dans la mesure où lui-même quand il prend des décisions de ne pas rencontrer telle ou telle personne et par la suite, il est amené par la force des choses à rencontrer la personne. Je crois qu’il faut toujours commencer là où on doit terminer. Personnellement, je lui avais envoyé des messages, où je lui ai dit de recevoir Soumah (syndicaliste SLECG, ndlr). Il m’a appelé avec un ton menaçant, en me disant qu’il ne peut pas recevoir Soumah, que s’il le reçoit, ça voudrait dire qu’il n’y a pas l’Etat. Vous savez les responsables de l’Etat oublient souvent, qu’ils sont là, parce que le peuple souverain a voulu qu’ils soient là. Et donc si ce même peuple déclenche un mouvement par quelqu’un que vous traitez de rebelle, alors qu’il est écouté à travers le pays. Aujourd’hui, il le reçoit et après qui prend les coups, c’est lui qui va prendre les coups. C’est l’image du Chef de l’Etat même qui est écornée. A cause des calculs politiques, le mythe qu’incarne le président de la République est brisé. Parce qu’il s’est contredit, parce qu’il avait dit qu’il n’allait jamais recevoir Soumah.

Dans la foulée, les responsables des médias ont été même intimés à cet effet ?

Je suis témoin.

Autre sujet, bon nombre d’observateurs avaient salué la fin de la transition en Guinée. Mais le hic est que visiblement, la Guinée est toujours dans la transition : trop de compromis. La nation vit, selon les humeurs des politiques, les textes de la République sont mis de côté?

Moi, je pense que la transition est terminée. Je fais partie de ceux qui se sont battus pour que la transition se passe dans de bonnes conditions. Malheureusement, l’on a assisté à la mort de 157 Guinéens au stade du 28 septembre. Je fais partie de ces acteurs qui se sont farouchement battus contre le système du CNDD. Vous savez nos dirigeants oublient que les temps ont changé. Ce qu’on pouvait faire hier, aujourd’hui l’on ne peut pas faire gratuitement. C’est pourquoi, je dirai qu’Alpha Condé est venu à une mauvaise époque, il n’est pas dans son temps.

Expliquez-nous comment ?

Si Alpha Condé était venu après Sékou Touré, il aurait trouvé les personnes de sa génération et avec qui, il pouvait diriger la Guinée durant 20 ans ou 30 ans sans problèmes. Ces gens auraient accepté sa dictature et tout ce qu’il allait imposer. La preuve en est que Conté a fait 23 ans après Sékou Touré. Ça veut dire que les Guinéens avaient l’attitude d’accepter un Chef sans parler de mandat dans une durée indéterminée. Malheureusement pour Alpha Condé, il arrive à un moment où on parle de mondialisation, de la nouvelle technologie, d’une jeunesse qui est en contact direct au monde extérieur. Donc aujourd’hui, tu ne peux rien poser comme acte et qu’il soit isolé. Quand il dit qu’il ne veut pas faire de prisonniers politiques, ce n’est pas vrai, s’il était venu avant Lansana Conté ou après Sékou Touré, il aurait fait assez de prisonniers politiques. C’est que le contexte mondial dans lequel la Guinée vit ne lui permet pas d’arrêter les gens n’importe comment et de les garder en prison ou faire des choses injustement de façon flagrante. Voilà un peu le problème d’Alpha. Mais de l’autre côté aussi, il s’est fait entourer par des personnes qui ont servi la Guinée au temps de Lansana Conté. Et parmi ces personnes, il y a un qui est devenu son principal opposant : Celou Dalein Diallo. Ce que je ne comprends pas, il reproche beaucoup de choses à ce dernier, pendant que les crimes qu’il le reproche ont été commis au même moment que les personnes qui l’entourent.

Justement on va parler de l’opposition. Le scrutin du 4 février dernier fait couler beaucoup d’encre et de salive. L’opposant ne fait que dénoncer de fraude à grandes échelles. Qu’en pensez-vous ?

C’est un holdup électoral, le RPG a perdu. Si je m’étais présenté dans la commune de Matoto, j’allais battre le RPG.

Pourquoi n’avez-vous pas participé à ces consultations ?

Je ne l’ai pas fait parce que je dépasse la dimension d’une commune. Aujourd’hui, j’appartiens à un peuple, j’appartiens même à l’Afrique. Par exemple à Boké, c’est ma présence qui a calmé les ardeurs des uns et des autres. C’est pourquoi, j’ai fait le constat de ne pas me présenter aux élections communales. Me présenter-là et devenir maire de Matoto et être mandaté par les populations de cette commune pour une durée bien déterminée, cela allait réduire mes activités à l’échelle nationale.

Vous dites holdup électoral, qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

Parce que dans beaucoup d’endroits, il y avait magouille, et si tel n’était pas le cas, la Commission électorale nationale indépendante n’allait pas passer le communiqué en disant qu’elle allait revoir le scrutin où il y a eu des incompréhensions. Ça, c’est l’une des conditions qui se sont posées, on sait ce qui se passe. Parce que l’opposition a demandé à ce que les voies volées soient restituées. Et si tel n’est pas le cas, elle va faire des manifestations et puisque le pays vit une situation très tendue, le président Alpha Condé a peur que les syndicats d’un côté et l’opposition de l’autre, les activistes se lèvent et créent un mouvement populaire en Guinée et qui pourrait conduire à son départ. Il y a tous ces calculs.

Avec toutes ces tensions, en tant que leader d’opinion, quel message nous confier pour que la quiétude règne dans la cité ?

C’est que, il n’y a pas de volonté politique pour aller à une sortie de crise.

A vous comprendre, il y a un manque de leadership ou quoi ?

Ça, c’est un et deuxièmement, c’est que ce que j’aimerais rappeler, puisque qu’apparemment le Guinéen a une mémoire très courte. De 1993 jusqu’en 2010, est-ce que vous savez le nombre de manifestations que le RPG a organisé dans ce pays, c’est beaucoup. Personnellement, je me suis battu contre deux régimes militaires qui se sont succédé, contre lesquels eux-aussi ils se battaient. Mais aujourd’hui, ils arrivent au pouvoir, ils ne veulent pas qu’on leur critique. Quand on parle de démocratie, il faut qu’on accepte, que la place qu’on occupe aujourd’hui, il y en a qui étaient assis là hier et qu’on critiquait aussi. Mais si vous n’avez pas la volonté d’aller vers les gens, ce n’est pas bien. Depuis qu’Alpha Condé est venu, il n’y a pas de véritable réconciliation dans ce pays, rien n’est fait dans ce sens. Tout ce qu’ils font, c’est œuvré pour diviser les Guinéens. Et plus, ils divisent les Guinéens plus ça les profite. Il faut donc qu’il y ait une volonté politique émanant du président de la République, qu’il arrête ces calculs politiques.

Entretien réalisé par Richard TAMONE (L’Indépendant)            

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