Lors de l’émission ‘’œil de lynx’’ du vendredi 24 mars dernier, dont il était l’invité Mamady Kaba, président de l’INIDH a dénoncé l’hypocrisie de certains responsables du pays. Parlant du procès 28 septembre, il souhaite que le terrain soit suffisamment préparé pour le faire au risque de provoquer des conséquences désastreuses.

De la persistance de la violence

« Chaque fois qu’il y a une violence, des personnes sont tuées. Et ces personnes-là, appartiennent à des familles, elles ont des amis. Tous ceux-là ont des douleurs d’avoir perdu un être cher. Mais en même temps, l’Etat ne fait rien pour apporter une réponse à cette situation et transforme la douleur des parents des victimes en véritable haine. Et ceux-là, deviennent des bombes humaines. La prochaine manifestation, ceux qui n’ont pas participé à l’ancienne manifestation, participeront juste pour dégager la haine qu’ils ont dans le cœur. Quand il y a aussi une situation dramatique et quelles que soient les circonstances, le discours public doit être une réponse à la douleur, c’est-à-dire apaiser les familles des victimes. Cela établit le pont entre l’Etat et les familles des victimes. Le pouvoir doit dire que tous ceux qui habitent le territoire national, ce sont mes enfants. J’ai le devoir de les protéger. Même si un d’entre eux ne respecte pas les lois, je ne réagis pas en fonction de son attitude, je fais mon devoir bien que lui, il ne fait pas le sien. Quand un citoyen est mort, même si ce n’est pas moi qui l’ai tué dans une manifestation consacrée par la constitution, je dois être choqué, je dois avoir la douleur au cœur, donc le discours que je tiens doit être un discours compensateur à l’endroit de celui qui est mort. Le comportement d’un dirigeant, c’est de s’émouvoir quand il y a mort d’homme. »

De l’irresponsabilité des cadres de l’administration

« Je l’ai souvent dénoncée. Il y a beaucoup d’hypocrisie dans notre pays. La réalité est que quand l’Etat responsabilise des cadres, les cadres sont plus soucieux de leur poste que de la mission qui leur a été confiée, c’est-à-dire qu’on renonce à la mission pour protéger le petit fauteuil que nous avons. Nous faisons des yeux doux, nous faisons plaisir à ceux qui ont contribué à ce que nous ayons le poste plutôt que la mission qui doit servir à donner confiance au peuple. Quand la majorité du peuple pense que vous ne travaillez plus pour elle, alors vous n’avez plus de légitimité. Aujourd’hui le pouvoir se résume au bureau dans lequel, le détenteur du pouvoir est assis. Le pouvoir n’a plus de ramification à l’intérieur du pays. Aujourd’hui quand quelque chose se passe dans une sous-préfecture, le sous-préfet n’est pas capable de le régler. On peut déléguer le pouvoir, mais on ne peut pas déléguer la responsabilité. »

De la rencontre de Genève

« Je n’ai pas suivi très bien ce qui s’est passé là-bas. Mais je sais que c’est un débat interactif auquel nous même, on aurait dû participer. Le débat était consacré à tous les pays qui souffrent de problèmes particuliers, profonds, c’est le cas de la Guinée. La société civile a produit son rapport. Aujourd’hui, tromper le monde, ce n’est pas facile. Vous avez les ambassadeurs ici, qui suivent au jour le jour, qui se font leurs propres opinions, qui font leurs propres rapports. Ce dont la justice peut se vanter aujourd’hui, ce sont les textes de lois qui ont été adoptés, qui sont très importants. La Guinée n’a jamais souffert de l’absence de textes. La Guinée a souffert de la non-application ou de la mauvaise application des lois. Le fait qu’il y ait des reformes législatives, c’est très important, mais on ne pourra s’en vanter que si les retombées touchent la population. »

De l’absence de l’INIDH au débat de Genève

« Le ministère des Affaires étrangères s’est abstenu de nous faire parvenir les documents qui devaient nous permettre de participer. J’ai écrit à Mme le ministre des Affaires étrangères pour avoir des explications, elle n’a jamais répondu et nous allons continuer à demander des explications parce que nous ne sommes pas d’accord que le ministère des Affaires étrangères fonctionne selon les humeurs des individus. Nous allons suivre. Et le moment venu nous nous exprimerons là-dessus parce qu’un tel débat ne peut pas se faire sans la participation de l’INIDH. Les ministères de la Justice, des Affaires étrangères, de l’Unité nationale et de la Citoyenneté, pourquoi ça s’est passé ainsi? Si nous n’avons pas d’explication claire, nous allons écrire au président de la République pour dire que l’Etat c’est l’Etat. L’humeur d’un individu ne compte pas et la perception que vous avez de tel ou de tel ne compte pas. Vous aimez sa tête ou que vous ne l’aimez pas. Vous ne pouvez pas lui ôter à sa place, parce que vous ne l’aimez pas. »

De l’impunité qui conduit à la vindicte populaire

« Nous ne disons pas que l’impunité a commencé aujourd’hui, mais les efforts pour y mettre fin sont très insuffisants. Et ça fait que la population a tendance à se réapproprier le droit de se rendre justice. Et c’est là, où nous allons tout droit au mur. On ne peut pas utiliser la force pour y mettre fin. Si les populations pensent qu’il faut se rendre justice à elle-même et vous vous pensez que la population ne doit pas se rendre justice, vous devez offrir aux populations l’alternative qui consiste pour le système  judiciaire de travailler à faire en sorte que tous les citoyens soient égaux devant la justice. Si vous n’offrez pas la justice à la population, elle l’offrira à elle-même. »

Du procès du 28 septembre

« Nous allons accorder le bénéfice du doute au ministre de la Justice. Nous allons tout faire pour qu’il réussisse. Nous souhaitons qu’il réussisse parce que notre volonté est que la justice soit établie. Mais la situation dans laquelle nous sommes est une situation très difficile. Maintenant le nationalisme n’est pas une réponse à la situation que nous vivons. Aujourd’hui les populations veulent la justice, les populations veulent la rupture avec l’impunité, et pour cela il faut apporter la justice dans les grands dossiers. Le plus grand échec que la Guinée peut avoir, c’est de tenir un procès  non digne de nom dans le dossier du 28 septembre. Si nous avons un procès destiné à noyer le poisson, je pense que ça va produire des conséquences plus graves que celles que nous cherchons à éviter dans ce procès. Parce que le procès c’est pour éviter quelque chose. Nos craintes se situent au niveau de la profondeur du dossier comparativement aux capacités institutionnelles de notre système de justice. Il est important que nous ne fassions pas quelque chose dans la précipitation, pour dire que nous sommes capables de le faire, si nous devons le faire, il faut avoir préparé suffisamment le terrain pour le faire. »

De la réconciliation

« Au début on a travaillé ensemble avec la commission. Mais je n’ai pas participé aux consultations. Ce qui est important, c’est la commission qui va travailler à mettre les recommandations en place. Nous avons des grands dossiers. Par exemple le camp Boiro, les évènements de 1985, les évènements de 2006, 2007, de 2008, de 2009, etc. Donc, ces grands dossiers font l’objet d’un traitement particulier. Les préoccupations des associations sont connues. Mais ensuite nous avons des problèmes qui font que les Guinéens s’entretuent, tous les jours. Les communautés pour des problèmes de pouvoir, de mine d’or, etc. s’entretuent tous les jours. Les problèmes que nous sommes en train d’ignorer sont plus importants que les grands dossiers. Et ces problèmes doivent être résolus aujourd’hui avant que des voisins ne deviennent de véritables ennemis. Nous ne devons pas voir la réconciliation comme un moyen de régler des dossiers comme le 28 septembre, le dossier camp Boiro, etc. La vraie réconciliation, c’est de régler les problèmes qui empêchent les populations à la base de vivre ensemble. »

Du code électoral

« Nous avons reçu beaucoup de plaintes et les préoccupations étaient graves. J’ai même eu l’impression à un moment donné que la division était en train de prendre une connotation ethnique. Certains individus pensent que les codes ont été adoptés contre le groupe ethnique auquel ils appartiennent. Ça c’est très grave comme perception. Tout ça, nous ramène à 2 Guinées. L’une contre l’autre. Une qui travaille à l’application du code, mais vous aurez aussi une partie de la Guinée qui travaille contre l’application du code parce qu’elle estime que le code est une régression de la démocratie. La Cour constitutionnelle est souveraine. Nous attendons de voir comment la Cour constitutionnelle va fonder sa décision. De toute façon, nous respecterons la décision qui va être rendue. Notre souhait est qu’il n’y ait pas un code qui crée des problèmes que nous ne pourrons pas gérer facilement. »

Des évènements du 20 février 2017

« La commission est en composition pour travailler à savoir exactement qu’est-ce qui a été fait. C’est ce que nous donne la loi comme prérogative. Et en fonction des résultats des enquêtes, une suite va être donnée, nous allons travailler et faire en sorte que les victimes et les familles des victimes soient rétablies dans leur droit et que ça ne soit pas des problèmes de plus qui s’ajoutent à ceux qui existent déjà, et que nous cherchions à régler par le biais de la réconciliation. »

L'indépendant

Une synthèse de Sadjo Diallo