Des morts et encore des morts, toujours des morts, parfois dans l’indifférence totale des autorités ; la Guinée ne comptabilise plus ses morts du fait de la violence que l’Etat exerce sur ses propres citoyens. Ils sont nombreux, de jeunes manifestants, des journalistes, des militaires, des fonctionnaires au service de leur pays ; de simples citoyens ou monsieur-tout-le-monde, qui ont payé de leur vie en Guinée sans fondement. Sauf parce que tuer fait partie tout banalement des mœurs quotidiennes dont l’Etat guinéen s’est fait l’apôtre. Situation inacceptable et incompréhensible mais pourtant bien réelle parce qu’elle est devenue une habitude qui s’est sédimentée au fil des âges depuis les années 1952.

Aujourd’hui, il ne serait pas du tout exagéré de considérer, en Guinée, que la culture de la violence sur les personnes, relève tout simplement d’un héritage de l’Etat totalitaire initié aussitôt après la période coloniale et qui a fini par se banaliser. En effet, la lutte politique en Guinée vers la fin de la période coloniale s’est singularisée par la culture de la violence. On peut citer en exemple cet extrait de témoignage dans l’ouvrage : Stratégie et tactique de la Révolution (1976), Tome 21. « Un meeting fut organisé au Cinéma Vox par un tract à 18h30, tout le monde s’y trouvait. Nous pouvons souligner que c’est certainement le meeting le plus court que nous ayons tenu de notre vie […] Et nous concluons : à partir de cet instant, la guerre est déclarée à l’ennemi. Passez à l’offensive, détruisez tout ce que vous pouvez détruire. Un seul responsable de vos actes, c’est moi qui vous parle. Allez la séance est levée. » (1976 : 146-1947).

Le bilan de cette insurrection commanditée par les autorités de l’époque est dressé en ces termes dans la suite de la page 147 : « La ville de Conakry assiégée fut alors maîtrisée par le parti. Le lendemain matin, il y avait plus de 350 cadavres dans les rues. La violence populaire recommandée s’est affirmée dans toute sa puissance » (1976 : 147). Comme cela se dessine dans l’extrait précédent, très tôt les débats, qui font de l’adversaire politique un ennemi à abattre, s’enracinent dans la violence contre la personne humaine, en tant qu’instrument de conquête et d’exercice du pouvoir. Ainsi, tous les pouvoirs, qui se sont succédés en Guinée depuis l’indépendance en 1958 jusqu’à nos jours, ont-ils à de degrés divers, et d’une manière ou d’une autre, fait de la violence un outil à leur service pour étouffer dans le silence toute velléité d’afficher la différence. A l’image de l’inquisition, la chasse aux sorcières est tout simplement inouïe. Un souvenir de ma tendre jeunesse, qui me revient à l’esprit, atteste qu’à Conakry des mosquées ont été transformées en permanence du parti où on a joué au balafon et tapé dans les tam-tams, parce que leur promoteur ont été tout banalement accusé de complot.

La violence exercée sur les Guinéens a connu plusieurs épisodes sanglants. On se souviendra de sa recrudescence particulièrement dans les années 1971, 1972, 1975 et 1976 sous le régime de la Révolution. Le retour cyclique de cette violence au mois de juillet 1985 augure aussi les épisodes sanglants des manifestations de 2006, 2007 et 2008. La triste journée de septembre 2009 marque une autre étape de la barbarie vécue par les Guinéens tout au long de l’histoire politique de leur pays. On avait pensé qu’avec l’accession au pouvoir du Professeur Alpha Condé, grand démocrate, et grand patriote, la situation aurait radicalement changé. Mais hélas, nous sommes enclins de reconnaître que les habitudes ont la vie dure et que les Guinéens sont loin d’oublier les tragédies cycliques qui continuent de perturber leur existence quotidienne. Ce « pèlerinage douloureux » pourrait-il prendre fin un jour ? Bien malin qui répondra à cette question ! En attendant, familles de prisonniers, de manifestants, de cadres de l’Etat, militaires, etc. ont comptabilisé des morts dans leurs rangs, lesquels n’ont fait l’objet d’aucune enquête sérieuse de la part des autorités. Pauvres de nous ! Et pourtant l’humanisme est une des valeurs cardinales des grandes civilisations d’Afrique Occidentale qui composent l’ossature des communautés coexistant en Guinée.

Pourquoi les forces de l’ordre tirent-ils à bout portant sur des citoyens en réunion, mobilisés pour l’inauguration d’une mosquée ou accompagnant tout simple à sa dernière demeure un de leur mort en prison ou tué au cours d’’une manifestation ? Cela devrait cesser en Guinée car tous les Guinéens méritent de vivre dans la quiétude. Comment se fait-il qu’un policier, gendarme, militaire puisse tirer à balle réelle sur un citoyen guinéen et que, le soir même, il revienne tout tranquillement dîner avec sa famille sans jamais répondre de ses actes. Cette situation malheureuse et préoccupante concerne tous les Guinéens sans appartenance de tribu, de sexe, de situation sociale, de sensibilité politique, que sais-je encore ? Or tout se passe comme si, en Guinée, les forces de l’ordre avaient le mandat ou jouissaient du plein pouvoir de tirer sur n’importe qui. Cette situation aberrante est pour ma part tout simplement incompréhensible.

Par ailleurs, faut-il le remarquer, on parle beaucoup de réconciliation nationale en Guinée à grand renfort de marketing politique sans aucun sérieux dans l’action. Or ce ne sont pas les idées bien intentionnées qui sortiront la Guinée des maux qui l’accablent. Dans les faits, il n’y a guère de conflit majeur qui oppose les communautés guinéennes. En revanche il revient à l’Etat de faire le geste qui sied en vue de sa réconciliation avec les citoyens.  

Alpha Ousmane Barry, Professeur des Universités (France)

Spécialisé en Analyse du discours et communication politique

Fondateur du Réseau Discours d’Afrique

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