Gassama Diaby, ministre des Droits de l’Homme

Monsieur Diakhabi, j’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’article dans lequel vous soulevez, à juste titre, la question de l’esclavage en République de Guinée.

Cet article interpelle et amène à se poser de vraies questions.

La Guinée a encore un long chemin avant d’être un véritable Etat de droit respectueux des droits de l’Homme. Le récent épisode de cette fillette violée à Labé doit nous prévenir qu’il y a encore beaucoup de travail avant que nos autorités considèrent le caractère sacré de l’être humain et de son corps. Les violations des droits de l’Homme en Guinée sont encore trop nombreuses. Cela est inacceptable. Cela est d’autant plus insupportable que ces violations ont tendance à être banalisées, acceptées, à la limite considérées comme normales lorsqu’elles ne sont pas approuvées !

C’est en ce sens qu’il faut avoir la lucidité et le courage de se poser une question fondamentale : Est-il possible qu’il en soit autrement lorsque la pire des violations des droits de l’Homme s’exerce encore sur des millions de guinéens sans que cela n’émeuve outre mesure nos grands intellectuels ?

L’adage est connu : « une chaîne (en l’occurrence un système) ne vaut que par son maillon le plus faible ». Lorsqu’un système, un Etat, une société, une communauté, n’est pas capable de respecter et faire respecter le plus élémentaire des droits de l’Homme (celui qui fait de vous un être ‘’humain’’) quel droit de l’Homme sera-t-il capable de faire respecter ?

N’oublions pas ce qu’est l’esclavage. Pour ceux que la banalisation du phénomène en Guinée a amené à l’oublier, voici la définition que l’encyclopédie Wikipédia en donne :

« L’esclavage est la condition d’un individu privé de sa liberté, qui devient la propriété, exploitable et négociable comme un bien matériel, d’une autre personne. Défini comme un « outil animé » par Aristote, l’esclave se distingue du serf, du captif ou du forçat (conditions voisines dans l’exploitation) et de la bête de somme, par un statut juridique propre, déterminé par les règles (coutumes, lois…) en vigueur dans le pays et l’époque considérés. Ces règles fixent notamment les conditions par lesquelles on devient esclave ou on cesse de l’être, quelles limitations s’imposent au maître, quelles marges de liberté et protection légale l’esclave conserve, quelle humanité (quelle âme, sur le plan religieux) on lui reconnaît, etc. »

Oui, vous lisez bien : il y a en Guinée, au 21ème siècle, en 2014, des Guinéens dont d’autres Guinéens s’arrogent le droit de définir le niveau d’humanité !

Et cela n’émeut personne !

Où sont les Thierno Madiou Sow et l’OGDH, Thierno Monenembo, Amnesty International, Human Right Wach ? Que dit le Haut Commissaire aux Droits de l’Homme en Guinée ?

Que disent nos ‘’grands’’ journalistes aux grandes gueules et analystes politiques si prompts à dénoncer les violations des droits de l’Homme ?

Que disent les intellectuels issus de ces communautés où existe cette pratique honteuse et criminelle ?

Et, comme vous dites monsieur Diakhabi, qu’en pense notre Gassama Diaby national, grand pourfendeur des causes humanitaires perdues devant l’Eternel (ou plutôt l’opinion publique) ? Ce Don Quichotte des temps modernes qui croit, comme dans le mythe du Coq de Rostand, que c’est parce qu’il chante que le jour se lève ! Marionnette, orgueil de pauvre clown, toupie tournant dans le vide jusqu’à l’épuisement, voilà l’image qu’il nous ramène.

Et oui, ces messieurs ne diront rien parce qu’aucun d’entre ceux qui viennent d’être cités ne prendra le risque de s’attaquer à ce qui mettra à jour leur plus grand échec et leur plus grande impuissance et, surtout, leur immense hypocrisie. Alors comme dans la légende de l’autruche, ils s’enfouissent la tête dans le sable pour ne pas voir la réalité.

Ils ne diront rien parce qu’ils n’auront jamais le courage d’affronter de face ceux qui se rendent coupables d’esclavagisme en pensée, par action ou par omission.

Comprenez donc ;

S’attaquer à ce problème revient à dire à des personnalités de hauts rangs (dont ils sont souvent les amis) et à toute une communauté qu’elle est esclavagiste.

Dénoncer ce système, c’est réduire à néant la légitimité de certains leaders politiques à réclamer le respect des droits de l’Homme par le gouvernement.

Evoquer un tel sujet sur les ondes, c’est prendre le risque de ne plus percevoir les juteuses subventions qui alimentent certains médias guinéens (suivez mon regard perçant).

Alors on fait le boulot facile et hypocrite en s’attaquant aux sujets ressassés et connus de tous. On recycle les mêmes rapports avec du copier/coller et des formules convenues. On utilise sagement les fonds alloués par les Nations-unies et les autres partenaires pour pondre des diagnostics qui ne feront pas trop de vagues et ne dérangeront pas trop de personnes. Ah si quand même, puisqu’il faut bien taper sur quelqu’un : le gouvernement guinéen.

Ca ne coûte pas grand chose de taper sur le gouvernement. Surtout quand on sait qu’il ne vous arrivera rien parce que vous avez un statut, une protection institutionnelle ou diplomatique et que ce gouvernement ne peut pas prendre le risque de s’attaquer à vous d’autant plus qu’objectivement parlant, il est loin d’être lui-même exempt de reproches.

Alors le ministre des droits de l’Homme peut jouer au courageux, à l’impertinent, à celui qui ‘’ose’’. Il arrive à tromper tout le monde en faisant croire qu’il est celui-là seul qui a le courage de dire ‘’la vérité’’, même contre l’Etat. Il a beau jeu de se poser lui-même en victime de l’Etat parce que n’ayant pas les moyens de sa politique. Quels moyens sont-ils nécessaires pour dire la vérité dont il se prévaut tant ?

Que fait-il, que font-ils, de la vérité de l’esclavage en Guinée ?

La lâcheté de tous ces prétendus défenseurs des droits de l’Homme est encore plus mise en relief par l’appel à la mobilisation mondiale contre l’esclavage lancé ce 10 décembre par le Pape en prévision de la journée mondiale pour la paix.

Ce Pape qui lui-même plaide pour « …. des millions de personnes qui (aujourd’hui encore) sont privées de liberté et contraintes à vivre dans des conditions assimilables à celles de l’esclavage », sans savoir qu’il y a pire que des simples pratiques violant le droit du travail en Guinée.

Votre Sainteté,

En Guinée ce ne sont pas des conditions « assimilables à celles de l’esclavage ». C’est de l’esclavage pur et simple.

En Guinée, des hommes, des femmes et des enfants n’ont pas le droit de prier dans la même mosquée que d’autres guinéens considérés comme ‘’nobles’’.

Ils n’ont pas le droit de posséder la terre, ils n’ont pas le droit à s’asseoir à la même hauteur que les ‘’nobles’’.

En Guinée, Votre Sainteté, leur statut d’être inférieur les poursuit jusque dans la tombe, puisqu’ils n’ont même pas le droit d’être enterrés dans le même cimetière… que les ‘’nobles’’.

Et n’allez pas croire que ces pratiques d’un autre âge n’existent qu’en milieu pauvre ou rural. Elles existent, perdurent et sont entretenues dans les plus beaux salons, les plus belles villas, les milieux les plus ‘’moderne’’ de notre capitale.

Le jour où les défenseurs des droits de l’Homme avec Gassama Diaby à leur tête, iront au fin fond du Foutah dénoncer l’esclavage, comme ils le font pour les autres violations des droits de l’Homme, alors ils pourront dire qu’ils sont courageux et véritablement soucieux du respect de la dignité humaine.

Tout le reste n’est qu’imposture comme sont imposteurs tous ceux dont c’est l’éthique, le métier et la mission que de défendre la dignité humaine et qui se taisent sur l’esclavage au Foutah et dans la société peule. Et sur ce drame qui se passe sous nos yeux, nous sommes tous coupables. Coupables par notre silence. Coupables par notre résignation. Coupables par notre lâcheté. Coupables par notre imposture. Coupables par notre ponce-pilatisme.

Dr. Michel Haba, ethnologue