Abdoul Diaila Bah

Compte tenu de la pléthore de partis politiques officiellement enregistrés et reconnus par le Ministère de l’Administration du Territoire et de la décentralisation, nous nous contenterons d’une analyse centrée sur les « principaux partis politiques » de l’opposition guinéenne. Le baromètre de référence pour qualifier ces partis de « principaux » sera le résultat combiné du premier tour des dernières élections présidentielles du 27 juin 2010 et des législatives du 28 septembre 2013. Autrement dit, nous prendrons en compte les partis ayant à la fois franchi la barre symbolique de 1% des voix à l’élection présidentielle ET obtenu au moins 1 député aux législatives. Les partis politiques qui, entre temps, ont fusionné avec le parti au pouvoir au sein du RPG-arc-en-ciel seront de ce fait exclus de cette analyse.

Cette double condition fait émerger cinq (5) formations politiques : l’UFDG (Union des Forces Démocratiques de Guinée) l’UFR (Union des Forces Républicaines), le PEDN (Parti de l’Espoir pour le Développement National), la NGR (Nouvelle Génération pour la République), le RDIG (Rassemblement pour le Développement Intégré de la Guinée) auxquelles il faudra rajouter l’UPG (Union pour le Progrès de la Guinée) dont le président Jean Marie Doré avait été disqualifié par les accords de Ouagadougou à la participation aux dernières présidentielles.

1)   UFDG de Cellou Dalein Diallo

De la formation politique UFDG, il faut dire qu’elle est aujourd’hui incontestablement la locomotive et la principale force politique de l’opposition guinéenne. Si le faux pas politique de de l’UPR (Union pour le Progrès et le Renouveau) de BAH Ousmane par son rapprochement à la junte militaire a été un tremplin à l’UFDG, l’autre recette de la réussite du parti repose sur le dynamisme de ses nombreuses fédérations implantées sur la quasi-totalité du territoire national et les principales grandes agglomérations à l’étranger. Ce quadrillage presque parfait du territoire national et international lui assure notamment une meilleure visibilité et une très grande facilité de levé de fonds indispensables au bon fonctionnement d’un parti politique.

Cependant, ce succès de mobilisation de masse et de moyens est une réalité qui contraste avec la tare que constitue l’homogénéité ethnique et régionale des militants et sympathisants du parti dans un pays multiculturel et multiethnique. Car si le parti est officiellement national dans sa constitution, ses textes et ses déclarations publiques, il reste indéniablement ethnique dans sa composition, son idéologie et son fonctionnement. A titre d’illustration de cette réalité, nous allons nous pencher un instant sur la composition ethnique des candidats UFDG aux dernières élections législatives :

  • 52 candidats peuls sur 76 candidats sur la liste nationale du parti ; soit 68.42% de peuls ;
  • 12 candidats peuls sur 18 candidats sur la liste des candidats titulaires à l’uninominal soit 66.67% de peuls ;
  • 16 candidats peuls sur 18 candidats sur la liste des candidats suppléants à l’uninominal soit 88.89% de peuls.

Il faut préciser que ces statistiques tirées des documents officiels de l’UFDG ne tiennent pas compte des noms ayant une consonance qui pourrait prêter à confusion car pouvant appartenir à différentes ethnies du pays (Camara, Souaré, Kanté, Traoré, etc.).

Il n’est en soit pas condamnable pour un parti politique qu’il y ait plus de candidats d’une ethnie par rapport à une autre pour l’hémicycle ou le gouvernement. Il en sera d’ailleurs toujours ainsi; mais il faudrait que ce soit dans des proportions semblables aux statistiques de la démographie nationale.

Ce qui signifie par ailleurs que l’UFDG ne s’interdit pas en son sein des pratiques ethnocentriques qu’il dénonce sans arrêt du pouvoir du RPG dans la nomination des cadres de l’administration publique. Et que si l’UFDG pouvait remporter les élections dans ces conditions, nous aurions assisté à une Assemblée Nationale composée de 2/3 à 4/5 d’une seule et même ethnie. Avouons-le, en termes de démocratie et de bonne gouvernance c’est une situation difficilement défendable et qui poserait un sérieux problème de cohésion nationale.

S’agissant du leader du parti Cellou Dalein Diallo l’homme politique et non sa propre personne, on peut affirmer que c’est un fonctionnaire loyal qui a œuvré pendant plus de 30 ans dans la fonction publique à divers niveaux de responsabilités. Plusieurs fois ministre et premier ministre, il est reconnu par ceux qui l’ont côtoyé comme étant un cadre compétent et expérimenté.  Il connait de ce fait tous les rouages de l’administration publique de notre pays. Malgré cela, il reste un novice en politique car n’ayant assumé ses premières responsabilité qu’à partir de 2007 lorsqu’il se voit confié la présidence de l’UFDG.

Mais aussi paradoxale que cela puisse paraître, son principal atout est en même temps son handicap majeur : sa trop grande connaissance de l’administration guinéenne dont on sait qu’elle n’a pas brillée par la réussite durant plus d’un demi-siècle de mauvaise gouvernance.

Aujourd’hui l’homme ambitionne devenir président de la République pour, dit-il, redresser le pays et en assurer son développement économique et social. Mais pourquoi ne l’a-t-il pas fait avant suis-je tenté de me demander. A cette question simple il a toujours botté en touche et apporté une réponse minimaliste et fausse qui consiste à dire qu’il n’était pas vraiment aux commandes. Or, il faut rappeler qu’entre 1995 et 2006 Cellou Dalein Diallo a été successivement 1-Administrateur Général adjoint des Grands Projets, 2-Ministre des Transports des Télécommunications et du Tourisme,  3-Ministre de l’Equipement (Transports, Travaux Publics, Télécommunications et Environnement),  4-Ministre des Travaux Publics et des Transports, 5-Ministre de la Pêche et de l’Aquaculture et 6-Premier Ministre de la République de Guinée.

Malheureusement, de ces nombreuses années à de hauts postes de responsabilité on retient de très maigres résultats qui n’ont d’ailleurs pas fondamentalement changé le quotidien des populations : quelques tronçons de routes réhabilitées par ci, des bacs de franchissement remplacés par là et des études commanditées sans suivi ni suite. Au lieu de peser de son poids d’homme puissant du régime Conté pour engager des reformes importantes et favoriser l’instauration d’une vraie démocratie et une bonne gouvernance, Monsieur Diallo s’est borné, telle une marionnette, à la promotion du PUP (Parti de l’Unité et du Progrès)-parti au pouvoir d’alors- pour sauvegarder ses intérêts personnels.

Il lui est donc difficile, pour ne pas dire impossible, de soustraire sa responsabilité directe et personnelle de la mauvaise gestion de la Guinée ces dernières années.

En conséquence, pour avoir participé activement à mettre à genoux le pays et privilégié  la stratégie ethnique pour son accession au pouvoir, Cellou Dalein Diallo est loin d’être la personne providence pour un meilleur devenir de la Guinée.

2)   UFR de Sidya Touré

L’UFR est l’un des partis les plus anciens de la Guinée créé dès l’ouverture du pays au multipartisme politique au début des années 90. Mais contrairement à la quasi-totalité des autres formations politiques guinéennes, UFR n’a pas d’ancrage ethnique marqué même si son électorat est régional. L’appartenance de son président Sidya Touré à une ethnie minoritaire en Guinée (les Diakhankés) n’est certainement pas étrangère à ce remarquable équilibre dont jouit le parti. Mais ce n’est pas tout car c’est aussi un parti qui véhicule en toute circonstance une image de parti national et fédérateur. C’est enfin le parti qui réunit en son sein le plus grand nombre de cadres même si, par opportunisme, certains d’entre eux ont cédé aux sirènes du pouvoir actuel du RPG lassés sans doute par tant d’années de lutte sans récompense personnelle.

S’agissant de Sidya Touré, c’est un cadre compétent avec une très grande expérience professionnelle à de très hauts niveaux de responsabilité principalement en Côte d’Ivoire. C’est avec plus de 20 ans d’expérience dont 10 comme Directeur de Cabinet de grands ministères parmi lesquels celui du Premier Ministre entre 1981 et 1993 que Sidya Touré décide de regagner le bercail pour mettre son expérience au service de son pays. En 1996, il devient Premier Ministre de la Guinée. Avec à peine trois ans d’exercice gouvernemental, il est sans aucun doute le Premier Ministre post multipartisme qui a le plus marqué les esprits par l’efficacité de sa gestion publique.

Parmi les résultats liés à ses réformes économiques et sociales  on peut citer : l’amélioration des relations entre la Guinée et les institutions financières internationales, l’assainissement du fichier de la fonction publique, l’amélioration de la desserte en eau et en électricité de la capitale Conakry.

En sa qualité de fervent adepte de la méritocratie, Sidya Touré a du mal à faire entendre sa voix dans une administration profondément clientéliste, une société ethniquement polarisée et une population majoritairement analphabète.

Mais à l’état actuel des choses et en attendant l’hypothétique émergence d’un (ou d’une) jeune leader compétent, fédérateur, consensuel, intègre et progressiste, Sidya Touré est intrinsèquement le politicien le mieux indiqué pour une meilleure gestion de notre pays.

3)   PEDN de Lansana Kouyaté

Le PEDN est un parti crée en 2009 et donc relativement récent par rapport au RPG, l’UFDG, l’UFR et l’UPG. Il est sans aucun doute l’un des partis politiques les plus structurés dans son organisation, son implantation et sa communication. Ce qui lui a permis, en cinq ans d’existence, de se hisser au rang de la 4ème formation politique de la Guinée malgré la concurrence féroce qui l’oppose au RPG avec lequel il partage le même électorat.

S’agissant de son leader Lansana Kouyaté, c’est un diplomate et ambassadeur de la Guinée dans de nombreux pays et auprès des Nations Unies entre 1987 et 1998. Sa longue et riche carrière auprès des institutions internationales (ONU et CEDEAO) lui ouvre grandement les portes à l’étranger et étoffe son carnet d’adresse.

C’est en référence de l’ensemble de ses compétences et de son expérience dans le règlement des conflits qu’en fin février 2007 il est nommé Premier Ministre du gouvernement de consensus pour mettre fin à la grande crise sociale qui secouait le pays depuis plus d’un mois et demandait le départ du président Lansana Conté. L’exercice de son mandat a été rendu impossible par les proches de Lansana Conté au gouvernement qui voyaient en lui un obstacle à leurs combines habituelles.

Critiqué par l’opposition pour son manque de dialogue, boycotté par les membres de son propre gouvernement et incompris de la société civile, les marges de manœuvre du premier ministre se réduisent peu à peu comme une peau de chagrin. Ses relations avec le président de la République deviennent de moins en moins bonnes.  Après 1 ans 8 mois d’exercice, Lansana Kouyaté a été limogé de ses fonctions de Premier Ministre et remplacé par Ahmed Tidiane Souré plus proche du Chef de l’Etat.

Il ne réussira pas à atteindre sa mission première de redressement économique pour améliorer le quotidien des guinéens réclamé par les syndicats et attendu par tout un peuple.

4)   NGR de Ibrahima Abbé Sylla

La NGR est une jeune formation politique et l’une des rares à être dirigée par un guinéen issu de la diaspora. Aujourd’hui elle a du mal à fédérer massivement autour de son programme politique malgré ses bons résultats électoraux auxquels elle a participé.  La démission en avril 2012 de Faya Millimouno ancien Vice-président de la NGR et Directeur de campagne de de son leader Abbé Sylla à la dernière élection  présidentielle a été considérable préjudiciable au parti.

Chef d’entreprises aussi bien en Guinée qu’aux Etats Unis d’Amérique où il a vécu pendant plus de 40 ans. Ce technicien de carrière et qui a réussi dans les affaires et notamment le secteur de l’électricité (son cheval de batail) ne cache pas son attachement et son amour pour son pays. Sur le plan social et humanitaire Abbé Sylla est très engagé au profit du développement de la région de Kindia dont il est originaire à travers la construction d’infrastructures de santé et d’éducation.

Personnellement, j’ai confiance aux déclarations d’intention de Abbé Sylla et sur sa capacité à apporter un plus dans le développement d’un certain nombre de secteurs en Guinée. Car contrairement à la grande majorité des opposants politiques actuels, il a fait ses preuves ailleurs et n’a jamais été impliqué dans la gestion chaotique du pays. On peut donc lui accorder le bénéfice du doute.

Sur le plan politique, il très soucieux de l’équilibre social entre les différentes ethnies de notre pays. Le fait d’avoir vécu la plus grande de sa vie dans un pays profondément démocratique et côtoyé différents peuples et ethnies lui a certainement forgé cet esprit d’égalité et de fraternité.

Pour l’anecdote, en 2009 Abbé Sylla n’a pas hésité un seul instant à monter au créneau pour dénoncer vigoureusement des propos racistes et discriminatoires à l’égard des peulhs publiés sur internet par un certain Ben Daouda Touré membre de la NGR avant de l’exclure définitivement du parti. C’est un geste anecdotique (et même normal) dans un état de droit mais en Guinée c’est du jamais vu. Et rien que pour ça, je lui tire mon chapeau.

Malheureusement, Abbé Sylla vient de rater l’occasion de s’exprimer à l’hémicycle et démontrer ses qualités d’homme politique. En effet, son absence prolongée du pays et l’offensive déployée par l’UFDG (son allié d’hier) sur la ville de Kindia lui ont coûté le siège tant convoité de député à l’uninominal de la localité.

5)   RDIG de Jean Marc Telliano

Créée en février 2010, le RDIG est une nouvelle formation politique ancienne alliée de la mouvance présidentielle et actuelle membre de l’opposition. Même s’il s’en défend aujourd’hui, le RDIG serait un parti politique crée à la base pour « continuer le programme du CNDD de l’ancien chef de la junte militaire Moussa Dadis Camara ». Ce qui à mon sens pourrait ôter tout crédit à ce parti compte tenu de l’image que le peuple du Guinée garde du CNDD et de ses membres en termes de violations de droits de l’homme et sa mauvaise gestion économique et politique de la période de transition.

Malgré son jeune âge, le parti réussi une percée remarquable lors du premier tour de l’élection présidentielle du 27 juin 2010 en obtenant 2.33% le classant ainsi 7ème meilleur score. Ce résultat plus que confortable a permis au RDIG de s’allier au RPG au second tour et surtout de se voir « récompensé » par un poste de Ministre de l’Agriculture pour son leader.

Parmi les six principaux opposants politiques actuel Jean Marc Telliano est le plus jeune et en politique et en âge.  Cet avantage lui ouvre de plus longues perspectives par rapport à ses adversaires politiques. Sur le plan professionnel, Jean Marc Telliano a évolué de nombreuses années dans le monde associatif du secteur du  développement local comme fondateur et dirigeant d’organisations non gouvernementales. C’est pourquoi il ne manque pas l’occasion de déclarer (et à juste titre d’ailleurs) ne pas avoir attendu d’être aux commandes pour se mettre à la disposition de ces concitoyens.

Parmi les handicapes du leader du RDIG, il faut souligner son appartenance pendant deux ans au gouvernement RPG-arc-en-ciel dont il crie aujourd’hui haut et fort les dérives en termes de mauvaise gouvernance. Malheureusement, les cris d’alarme de Jean Marc Telliano sont aujourd’hui peu crédibles étant donné qu’il n’a pas quitté le navire gouvernemental de son propre gré mais remercié par Alpha Condé. Il peut donc dire ce qu’il veut pour tenter de se désolidariser de l’action gouvernementale mais le bilan de Alpha Condé restera aussi et à jamais le sien.

Enfin, si ce jeune parti espère se hisser au sommet de l’échiquier politique national, il doit se constituer un fief électoral de base solide et mobilier au-delà des militants de la seule région forestière de la Guinée.

6)   UPG de Jean Marie Doré

L’UPG peut sans complexe se vanter d’être parmi les premières formations politiques de la Guinée après l’instauration du multipartisme. Crée en avril 1992, il a participé pratiquement à tous les rendez-vous électoraux organisés dans le pays jusqu’à nos jours. A l’image de la quasi-totalité des partis politiques guinéens, il a un électorat très homogène constitué très largement de ressortissants de Guinée forestière.

Pour ce qui est du leader de l’UPG, le sulfureux Jean Marie Doré, c’est un intellectuel brillant qui a fait ses études et partie de sa carrière en Europe notamment au sein du Bureau International du Travail (BIT). Ancien député de l’assemblée nationale guinéenne, il s’est fait connaitre du jeune public par son talent d’excellent orateur et ses sorties spectaculaires teintées d’humour à l’hémicycle.

En tant qu’opposant historique, Jean Marie Doré a réussi la prouesse d’être l’ami de tous les chefs d’Etat qui se sont succédé sous ses yeux sans aucune exception. Il ne se cache pas d’avoir été un ami très proche du premier président guinéen Ahmed Sékou Touré pour qui il ne tarit pas d’éloges.

Cette proximité de l’homme avec le pouvoir a souvent crée chez le guinéen un sentiment d’ambiguïté quant à la position réelle de son parti.

En janvier 2010, sur proposition des forces vives, Jean Marie Doré devient Premier Ministre de la junte militaire au pouvoir avec pour mission principale d’assurer la transition politique et d’organiser les élections présidentielles. Une mission qu’il mènera à terme même si la manière dont les l’élection de Alpha Condé s’est déroulée est très critiquée par une frange importante de la société guinéenne.

Dans la configuration actuelle du paysage politique, il me semble peu probable de voir un jour Jean Marie Doré (âgé de 74 ans) Président de la République élu.

7)   Conclusion

Malgré le pessimisme affiché dans cette analyse sur la crédibilité de nos hommes politiques, il n’y a pas de fatalité. La Guinée s’en sortira et j’en ai la certitude absolue car elle a des fils et filles capables. Mais pour y arriver nous devons tous nous mobiliser pour proposer une alternative crédible permettant d’aboutir à un vrai changement dans la manière avec laquelle le pays est dirigé. Ne laissons pas l’avenir du pays et celui de nos enfants dans les mains de politiciens qui s’affrontent mais qui en réalité travaillent pour leurs propres intérêts et ceux de leurs proches.

Pour une réflexion sur les perspectives de mise en place de cette alternative, les idées de toutes et de tous ceux pour qui la Guinée a encore une signification est la bienvenue. La seule condition est de mettre de côté appartenance ethnique et régionale.

Abdoul Diaila BAH
Liège, Belgique
abdoul.diaila@gmail.com

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