De la visite du chef de l’Etat en Guinée Forestière, du verdict du procès de Womey, en passant par la présence  « supposée » de bandes armées à Kéréma, localité de N’Zérékoré,  ainsi que de la crise autour du processus électoral, tels sont entre autres  des points abordés dans un entretien accordé à notre reporter par l’honorable Kourouma Koni Holomou, député de l’UGDD.

Bonjour  honorable Kourouma. Comment expliquez-vous la situation délétère que connait  actuellement la  Guinée dans la perspective des élections à venir?

Holomou Koni Kourouma: La situation délétère que vit le pays s’explique principalement par le manque de leadership de notre actuelle classe politique dirigeante, en premier lieu ceux qui dirigent le gouvernement, qui n’ont aucune capacité à surmonter les contradictions internes qui sont en train de traverser la société guinéenne actuellement. Vous vous souviendrez que depuis le début de cette année, plusieurs pays de l’Afrique ont organisé des élections, rien qu’en Afrique de l’Ouest: le Nigeria en a organisé, le Bénin, le Togo pour ne citer que ces pays. Dans aucun de ces pays, vous n’avez entendu que quelqu’un est mort relativement à l’organisation des élections. Ce n’est qu’en Guinée, depuis presque 2010 et déjà avant 2010, on est en train de faire tuer pour de simples faits d’organisation d’élections. Parce qu’on ne peut pas résoudre le débat de fond qui est lié à la Ceni. Une Ceni, qui pour le moment  n’est pas adaptée au contexte politique guinéen. Je pense que le leadership veut que la classe politique guinéenne reconnaisse qu’une Ceni politique ne peut résoudre les problèmes d’élections crédibles, transparentes, acceptées de tous en Guinée.

Vous ne trouvez-pas opportun d’aller à la table  de dialogue, comme l’a sollicité la mouvance présidentielle, elle qui semble être en avance sur le terrain des préparatifs de ces élections?

C’est vraiment dommage et très regrettable. C’est tout cela que j’appelle manque de leadership. Parce que le respect des règles du jeu fait partie du leadership, mais quand  vous avez un président de la République qui est le premier a violé ses propres règles. C’est vraiment dommage, ça n’augure pas de bons lendemains pour la quiétude et la paix en Guinée.

Lors de sa visite en forêt, le président de la République a laissé entendre qu’il y aurait des hommes armés en préparation dans la brousse. Comment interprétez-vous ces propos  du président guinéen?

Vous savez depuis le 7 mai dernier, nous avions déjà été informés que deux citoyens guinéens l’un s’appelant Auguste Théa et l’autre Kava Honomou ont été interpellés à N’Zérékoré. On leur reprocherait de rébellion, et ces deux citoyens sont détenus depuis cette date au PM3 à Conakry. Mais si on reproche à quelqu’un d’organiser de rébellion, pourquoi on ne le présente pas à un juge, pour que le juge détermine si les charges retenues contre eux sont vérifiées.  C’est dans ce même contexte que lors de la visite du président de la République en forêt, il a déclaré qu’il y a des gens qui seraient dans la brousse à Kéréma, à une dizaine kilomètre de N’Zérékoré et qui seraient donc en train de se préparer à créer des troubles. Jusqu’à nouvelle ordre, Kéréma c’est un village de cultivateurs. Il ne faut pas que le président de la République confonde ceux qui vivent dans la  forêt et des fauteurs de troubles. Ceux qui vivent dans la forêt, on les appelle les forestiers  mais ce sont des êtres humains, comme les autres Guinéens. Ils travaillent dans la forêt, parce que c’est là bas, ils pratiquent leurs activités quotidiennes. Et depuis que le président  a fait cette déclaration la population de Kéréma est dans une terreur totale. Parce que quand le président de la République qui est le commandant en chef des forces armées déclare que votre village est un nid de fauteurs de troubles. Vous avez peur de vous faire attaquer à tout moment, ils craignent de voir leur village se transformer en Zogota. Cette déclaration est très malheureusement de la part du président de la République. D’autant plus qu’il n’a apporté aucun commencement de preuve pour justifier de telles allégations. Nous pensons que le président de la République ne doit pas transformer en une personne qui contribue à répandre des rumeurs, parce que nous savons que les rumeurs en République de Guinée sont dangereuses.

Honorable, vous pensez que le président de la République peut faire ce genre de déclaration sans qu’il y ait des preuves palpables?

Si le président de la République a des preuves qu’il y a des bandits qui sont en train de préparer des troubles dans une localité, vous pensez que la meilleure chose à faire c’est de faire une simple déclaration. C’est d’arrêter ces personnes et les traduire devant la justice. S’il ne l’a pas fait c’est qu’il n’a aucune preuve ou bien si vous êtres président de la République, on vous dit qu’il y a des bandits, vous allez simplement faire une déclaration et vous prenez votre avion et vous partez.

Faut-il dire que la faiblesse supposée de l’Etat guinéen contribue  aussi à l’impunité constatée dans le pays?

Nous savons qu’en Guinée l’Etat est faible et le professeur Alpha Condé contribue davantage à affaiblir cet Etat, qui n’assume pas ses rôles basiques, qui sont d’assurer la sécurité des personnes et des biens et de créer un minimum de conditions pour l’épanouissement des populations guinéennes. L’Etat est faible, il ne faut pas que les gens contribuent à répandre des rumeurs, car les rumeurs sont dangereuses, et nous en appelons à l’ensemble des autorités à ce qu’elles s’abstiennent de faire des déclarations pour lesquelles elles n’ont aucune preuve.

La région forestière est aussi réputée pour son instabilité. Partagez-vous cet avis? 

C’est vraiment que de temps en temps ces populations font des affrontements que les gens croient que c’est dû au fait de la haine ethnique. Moi, j’ai vécu dans cette région. Je connais beaucoup ces populations : Guerzé et Konia qui n’aspirent qu’à vivre dans la  paix, et dans la quiétude. Mais chaque fois qu’il y a un petit problème entre Konia et Guerzé. Il y a des esprits malins qui s’y mêlent et qui transforment cela en conflit communautaire. Malheureusement quand cela se passe l’Etat rarement prend ses responsabilités. En général,  les responsables ne sont pas condamnés. Je pense que ceux qui font ça, il faut simplement les juger pas sous la coupole de leur ethnie mais en tant qu’individu ayant commis des crimes. Si on le fait, on n’aura pas ce genre de cas. Malheureusement ces derniers temps, nous avons vu que quand la Cour d’appel de Kankan s’est déplacée à N’Zérékoré pour siéger sur plusieurs cas dont celui des derniers affrontements interethniques de 2013, il y a des personnes qui ont été condamnées par contumace, ça veut dire que la justice dit qu’elle ne sait pas où ces personnes là sont. Malheureusement ces personnes qui ont été condamnées par contumace à des peines criminels se promènent jusqu’à présent à N’Zérékoré  ça. Ça va faire envoyer des signaux que commettre des crimes sans que la justice vous condamne, vous pouvez vous promener sans problème. J’ai appris même des informations que certaines de ces personnes occupent des fonctions officielles au niveau du commerce à N’Zérékoré, ce qui est vraiment très dommage.

Justement que pensez-vous  du verdict du procès sur le massacre de Womey?

Vous savez il ne m’appartient pas de commenter l’issue d’un processus judiciaire. Nous, nous avions toujours souhaité qu’il y ait un procès juste et équitable dans cette affaire. Nous nous réjouissons de la tenue de ce procès mais je crois qu’il y a des verdicts qui ont été rendus. D’aucuns peuvent estimer que ces verdicts là sont sévères, d’aucuns peuvent estimer que des innocents ont été condamnés. Dans tous les cas, je crois qu’il y a des voies de recours qui sont ouvertes à la Cour Suprême. Si les verdicts ne sont pas satisfaisants, nous appelons les parties concernées à se pourvoir en cassation et la Cour Suprême pourra dire le droit.

Ces tueries de Zogota et Womey ont été contribué à donner une mauvaise image de la Guinée forestière. Le reconnaissez-vous?

Vous savez ce qui est très révoltant, les tueries de Zogota sont intervenues avant celle de Womey mais ce procès s’est tenu à N’Zérékoré, le cas de Zogota n’a pas été jugé. C’est  comme si l’Etat  est en train de refuser la justice aux habitants de Zogota, qui ne demandent que ça d’ailleurs. Vous vous rappelez que dès qu’il y’a eu des affrontements interethniques, le président de la République au lieu de rester en Guinée pour gérer le problème, il a préféré prendre son avion pour aller dans un autre pays. C’est de dire, le peu de souci qu’il fait du sort des populations guinéennes en général et des populations de cette partie de la Guinée en particulier, s’il n’en a pas parlé dans son discours. C’est que ce sujet n’est pas sa préoccupation, sa seule préoccupation c’est de se faire réélire. Malheureusement une bonne partie de la population de cette région, lui a tourné le dos, justement à cause de ce mépris.

Pour beaucoup de gens pourtant, il ya eu une forte mobilisation lors de la visite du président de la république  à N’Zérékoré. Ce qui serait bien vrai, et dénote de sa popularité. N’est-ce pas?

Une forte mobilisation avec ces élèves qu’on a forcés, les élèves à quitter leurs écoles pour venir applaudir le président de la République. Ils ont forcé l’ensemble des structures scolaires, universités y compris à venir applaudir. Les établissements scolaires étaient fermés, les marchés ont été forcés de fermer, donc ce ne sont pas des militants que vous avez vus, ce sont des élèves et étudiants.

A vous entendre parler, ceux qui étaient à la place publique de N’Zérékoré, ils étaient là sous la contrainte donc?

Oui, il y a beaucoup de personnes qui étaient forcées et nous pensons qu’il est irresponsable. Du moment où les classes ont eu du mal à réouvrir, normalement elles devaient s’ouvrir en octobre dernier, c’est vers la fin du mois de janvier qu’on a ouvert les classes. Les élèves ont accusé un retard énorme, si malgré ce retard le président de la République estime que la meilleure chose à faire c’est de sortir les élèves de leurs classes pour venir l’applaudir, nous trouvons vraiment cela très dommage.

Comment réagissez-vous  à la candidature de Dadis?

Nous accueillions avec une grande bienveillance la candidature du président  Dadis Camara, qui est un illustre guinéen qui au temps de son passage à la tête de l’Etat a tant bien que mal mis fin à beaucoup de fléaux dont le pays est en train de souffrir. Et si une fois encore il manifeste sa disponibilité à mettre son énergie et ses compétences à la disposition de la Guinée, nous estimons que le temps qu’il a fait au pouvoir, il a eu l’occasion d’apprécier ce qui peut marcher et ce qui ne peut pas marcher. Nous estimons que c’est un meilleur leader, il reviendra très bientôt pour contribuer à la construction d’une Guinée unie et prospère.

Certaines organisations de droit de l’homme s’élèvent contre cette candidature. Qu’en pensez-vous? 

Il n’appartient pas aux organisations de droit de l’homme: aux Ong guinéennes encore moins aux Ong internationales de déterminer qui doit être candidat ou qui ne doit pas être candidat en Guinée. Vous savez que cette question est réglée par la constitution, qui dit que pour être candidat, il faut être Guinéen, âgé d’au moins 35 ans et de jouir de ses droits civiles et politiques.  Ça veut dire n’avoir jamais été condamné à une peine criminelle. A notre connaissance le président Dadis n’a jamais été condamné à une peine politique. Il a plus  de  35 ans, il est Guinéen. Donc ayant rempli ces conditions, je vois très mal comment quelqu’un peut l’empêcher d’être candidat. Je crois que ces organisations des droits de l’homme sont en train de se mêler dans la politique et d’exprimer les opinions de certains partis politiques qui ne peuvent pas les assumer. Nous les appelons à rentrer dans leur rôle qui est de défendre les droits de l’homme, nous sommes tous conscients de ce que la justice doit se faire en Guinée. Nous sommes tous conscients qu’il y a eu l’affaire du 28 septembre mais la seule façon convenable de régler cette affaire c’est de tenir un procès, pour que tout le monde y compris le président Dadis ait l’occasion d’exprimer sa part de volonté. Pour notre part, nous sommes conscients qu’il n’a jamais donné l’ordre à quiconque d’aller tuer quelqu’un, ceux qui pensent le contraire, il leur appartiendra de le prouver. A ce que nous sachions, il a toujours manifesté sa disponibilité à répondre au cas où un juge le convoquait. Les juges ne l’ont pas encore convoqué, cela ne peut pas l’empêcher d’être candidat à une élection présidentielle.

Entretien réalisé par Richard TAMONE in Le Démocrate