Dans un entretien accordé à la radio Lynx FM lundi dernier, le président de l’Union des forces du changement (UFC) et porte-parole de l’opposition,  Aboubacar Sylla a levé un coin du voile sur la manière dont  l’opposition compte conduire ses actions dorénavant, face à un pouvoir qui commence à montrer des signes d’essoufflement. Aboubacar Sylla a profité de cette tribune pour tancer le mouvement syndical, qui a dû reculer face au gouvernement, lors de la récente grève, sans obtenir la baisse du prix du carburant à la pompe, qui constituait pourtant le point nodal de la plateforme.

De la rentrée politique de l’opposition

L’opposition se porte relativement bien. Nous sommes en train d’organiser notre rentrée politique. Effectivement depuis quelque temps, je crois qu’on n’entendait beaucoup moins l’opposition s’exprimer pour une raison extrêmement simple, c’est que nous ne nous opposons pas par principe à un individu, fut-il  chef de l’Etat. Nous nous opposons à un gouvernement. Il se trouve que le gouvernement a mis  plus de deux mois pour se mettre en place après le scrutin du 11 octobre, donc nous avons attendu que le gouvernement se mette en place et qu’à travers sa composition nous aurons déjà  une idée de son allure et ce que le président de la République propose aux Guinéens pour son deuxième mandat. Il se trouve que malheureusement jusqu’à présent, la politique générale du gouvernement n’est pas déclinée devant l’assemblée nationale comme le prévoit la constitution. Ça  ce n’est qu’une violation de plus de la constitution à laquelle on  commence à s’habituer en république de Guinée par les autorités de ce pays. Mais nous pensons que nous pouvons maintenant avec quelques actes que nous avons déjà posés, nous exprimer, notamment en ce qui concerne le processus électoral et quelques problèmes sociaux des Guinéens.

De la position du PEDN au sein de l’opposition

Bon ! Je crois que vous avez répondu à votre question, effectivement nous avons obtenu deux réunions aux quelles le PEDN n’a pas participé, mais je crois que c’est plus pour des problèmes de communication que pour un positionnement quelconque. Le PEDN a réitéré sa participation à l’opposition républicaine, et je crois que de ce point de vue, il n’ya plus d’équivoque.

Du « déficit » de communication au sein de l’opposition

Quand je dis il ya problème de communication c’est peut être. Ce qui est sûr les tendances au niveau de l’opposition républicaine et le PEDN ou à l’intérieur même du PEDN ce qui est sûr le PEDN a réaffirmé son appartenance pleine et entière à l’opposition républicaine. Et je crois que de ce côté, on peut considérer que le débat est clos. Les partis dont nous sommes informés qu’ils ont quitté effectivement l’opposition républicaine on les cannait tous. Vous avez l’UFR, vous avez la GCI, vous avez l’UFD et vous avez également la NGR. Ce sont ces partis qui sont censés officiellement avoir quitté l’opposition mais à côté, il ya d’autres qui sont venus les rejoindre. Beaucoup de partis politiques, à telle enseigne que notre dernière réunion nous nous sommes comptés. Nous étions une vingtaine. Je crois que c’est de bon augure. Il faut dire que nous avons aussi attendu que le gouvernement se mette en place pour qu’on sache qui est qui, qu’on sache qui est où ? Parce qu’il était important de savoir qui était de l’opposition et qui ne l’était pas. Et c’était seulement après que cette recomposition politique soit achevée, que les alliances aient  fini de se tisser, et qu’on sache qui est avec le gouvernement, qui n’est pas avec lui, pour qu’on puisse relancer la machine de l’opposition républicaine.

De la nouvelle stratégie de l’opposition…

Ecoutez, les moyens de lutter contre un pouvoir despotique ne sont pas infinis, surtout qu’on se réclame comme étant une opposition républicaine donc qui est  respectueuse des lois de la République.  Donc il ya un catalogue d’options en matière de protestation consigné dans nos constitutions et dans nos lois. Je dois vous dire que dès maintenant que nous avons décidé d’aborder ce nouveau mandat du président de la République, en ce qui concerne le combat politique que nous menons d’une autre façon, il ya une nouvelle zone qui est présente aujourd’hui dans ce pays, ce n’est pas la même il ya quelques années. Aujourd’hui nous sommes d’un pays où toutes les institutions républicaines, à commencer par l’assemblée nationale en passant par la CENI, la HAC sont systématiquement inféodées à l’exécutif. Nous sommes dans un système où la société civile, y compris les syndicats ont démontré leur incapacité à constituer un contrepouvoir sérieux. Nous sommes dans une situation où toute l’administration  concentrée, décentralisée redouble de zèle pour plaire au président de la République, et pour rentrer dans ses bonnes grâces. Nous sommes dans une situation où même le patronat si vous voulez est divisé, parce qu’il y en a plusieurs aujourd’hui. Il ya pas également des guerres de leadership à ce niveau.  Bref nous sommes dans une situation où l’alternance par la voix des urnes devient extrêmement compliquée. Nous sommes également dans une situation  d’un pouvoir qui ne recule absolument devant rien pour continuer à assoir son autorité, pérenniser son régime. Donc de cette manière, nous avons l’obligation d’adapter  notre combat politique à cette nouvelle donne. Et c’est ce que nous sommes en train de faire. Nos deux premières réunions ont été en partie consacrées à la réorganisation de l’opposition. Nous avons décidé d’élaborer une charte, une sorte de code de bonne conduite des partis politiques de l’opposition. Ce document va déterminer les conditions dans lesquelles on entre et on sort de l’opposition. Des conditions dans lesquelles on agit au sein de cette entité de manière  à optimiser l’efficacité des combats politiques que nous allons menés. Nous avons également décidé au cours de cette réunion de décrire un agenda c’est-à-dire d’établir en quelque sorte une liste de revendications que nous allons porter et pour lesquelles nous allons mener les actions et les stratégies appropriées, afin quelles soient prises en compte. Mais une chose est certaine, c’est que la donne a complètement changer dans ce pays. Le coup KO par lequel Alpha Condé est arrivé au pouvoir a été un coup KO contre les institutions, contre la démocratie. Et l’opposition guinéenne doit se conformer à cette nouvelle donne politique pour élaborer des nouvelles stratégies plus efficaces, de manière à lutter contre l’installation d’une véritable dictature dans ce pays. Car lorsque tout ce ramène à un individu, lorsque toutes ces institutions sont inféodées à un individu, lorsque la séparation du pouvoir n’est qu’un mythe, lorsque l’équilibre du pouvoir n’existe plus, on n’est pas dans une république.

 De la  baisse du prix du litre de  carburant à la pompe

Je dois vous dire que d’abord nous n’avons pas emboîté les pas aux syndicats. Les partis politiques ont été les premiers à crier à la nécessité de la baisse des prix du carburant contre tenu de  l’évolution des cours mondiaux du pétrole. Vous le savez, tout le monde le sait, le pétrole connaît aujourd’hui une baisse historique de ses coûts sur les marchés internationaux. Donc il est extrêmement important que les Guinéens puissent en profiter comme beaucoup d’autres pays. Nous avons donc demandé cela mais les syndicats ont pris le devant. Ils ont mis dans leurs revendications catégorielles et corporatistes cette question de baisse de prix de carburant sans apparemment avoir la conviction. Et je crois qu’ils ont plutôt utilisé ce moyen pour mobiliser les populations, et faire adhérer  tout le monde à leur mot d’ordre de grève. Mais dès qu’ils ont eu l’impression que leurs revendications en tant que travailleurs étaient moins prises en compte, ils ont abandonné les Guinéens à leur sort. Nous, les partis politiques, nous estimons que nous avons plus de légitimé que les syndicats pour débattre ce sujet parce que les personnes qu’il faut syndiquer et qui relèvent en fait de ces syndicats CNTG, USTG si vous les comptez, vous verrez qu’ils sont moins nombreux que les militants et les sympathisants des partis de l’opposition…

De la paralysie du pays par les syndicats

Je vous ai dit tout à l’heure  que les syndicats ont opportunément  utilisé cette demande sociale puissante au niveau de la population pour rallier à leur cause une majorité écrasante des Guinéens, y compris dans les fiefs du pouvoir, comme vous le savez à Kouroussa, à Siguiri où effectivement le mot d’ordre de grève a été suivi. C’est un élément, ce n’est pas une adhésion au syndicat, c’est un soutien à un mot d’ordre qui concernait le pouvoir d’achat des Guinéens et je crois que l’opposition va exactement  faire de même. Nous avons plus de légitimité que des syndicalistes à évoquer le sujet et à demander aux Guinéens d’aller en grève, en tout cas de manifester contre ce coût de la vie. Il n’est pas question que les Guinéens payent les frais de la mal gouvernance qui est exercée dans ce pays. Ce n’est pas aux Guinéens, notamment aux populations les plus déshéritées de payer le prix des détournements, de la surfacturation des marchés, de la corruption, du laisser-aller, du gâchis qui existent dans ce pays. Et qui est le fait de ce pouvoir. Donc nous disons que nous avons plus de légitimité que les syndicats à appeler les Guinéens de manifester pour la baisse du prix du carburant. Le prix du carburant est un élément déterminant dans la structure du prix de toutes les prestations dans ce pays. Donc lorsque le prix du carburant est touché, c’est le pouvoir d’achat qui est touché, c’est le niveau de vie des Guinéens qui est touché. C’est leur bien être qui est compromis, c’est pour cette raison que nous allons porter fort cette revendication et à l’inverse des syndicats nous allons aller jusqu’au bout.

De la gestion de la grève par  les syndicats

Je dirais plutôt qu’ils ont raté le rendez-vous avec l’histoire et peut être que ce n’était pas leur objectif de rentrer dans l’histoire, peut être qu’ils voyaient très petit ou ils voulaient juste que leurs problèmes de pension, de retraites de salaires soient réglés, ils ont  vérifié le problème de carburant en sachant que c’est un sujet populaire. Et ils ont profité en quelque sorte de la naïveté de la population, et ils ont visé une espérance qu’ils avaient suscitée de façon inopportune, parce que tout simplement ils n’étaient pas à mesure d’aller jusqu’au bout de cette revendication fondamentale. Nous les politiques, on va le faire, nous sommes concernés, nos militants, nos sympathisants tous ceux qui votent dans ce pays sont concernés par le coup de la vie. Nous allons reprendre à notre compte cette revendication que nous avions déjà initiée comme je l’ai dit tantôt. Et nous allons faire en sorte que cette fois-ci il n’y ait pas un marché de dupes, entre le pouvoir et nous dans le cadre des négociations éventuelles.

De la recomposition de la CENI                                        

Ecoutez, cette CENI nous a habitué cette fuite en avant. C’est toujours un goût de déjà vu, quand on voit la CENI déployer un chronogramme de la façon la plus unilatérale encore. Vous savez que les accords du 20 août 2015 disposent non seulement pour le processus électoral lié à la  présidentielle mais également pour les communales, puisqu’il est clairement indiqué dans ce document que les élections communales doivent se dérouler au plus tard au premier semestre 2016. Il est également indiqué que la CENI doit faire l’objet d’une reforme et la session des lois qui va s’ouvrir le 05 avril prochain devrait être l’opportunité de mettre en application ces dispositions de l’accord du 20 août. Mais nous avons l’impression que les autorités ne veulent pas comprendre la reforme de la CENI. Et la CENI elle aussi, elle ignore superbement les accords politiques qui sont signés en Guinée. Même si elle participe à leurs discussions, à leurs conceptions et généralement même à leurs conclusions mais aujourd’hui elle considère qu’elle n’est pas tenue  par cet accord du 20 août. Elle considère qu’elle n’est pas concernée par les résolutions du comité de suivi qui est chargé justement de s’assurer de la mise en œuvre des dispositions des accords du 20 août. Ces comités de suivi se réunissent, la CENI participe quand elle veut. Quand elle ne veut pas elle n’est pas là. Elle en fait ainsi. Donc c’est la CENI qui est en train de troubler complètement si vous voulez cette paix apparente, cette décrispation apparente du climat politique guinéen, en imposant un chronogramme électoral qui est aux antipodes des accords convenus entre toutes les parties.  Nous disons que nous ne sommes pas du tout d’accord avec ce chronogramme.

Du chronogramme électoral proposé par la CENI

Non, d’abord c’est archifaux, l’accord est explicite là-dessus. Il s’agit des élections communales et locales. C’est ainsi que c’est libellé, les élections locales s’étendent sur les 3460 conseils de quartiers et de districts qui doivent être renouvelés. Donc ceci étant, la CENI a fait certains projets de chronogramme parce qu’il est évident que c’est le président de la République qui convoque le corps électoral mais c’est la CENI  qui propose ce chronogramme au chef de l’Etat. Et il se trouve que la CENI  s’est retrouvé en atelier à Kindia et la partie de l’atelier qui était consacrée à la participation des partis politiques n’a pas examiné ce chronogramme. C’est après que les partis politiques se soient retirés de l’atelier, que le chronogramme a été discuté et validé au niveau de la CENI. Si c’était un simple projet qui pouvait être sujet à des modifications significatives mais pourquoi la CENI l’a publié officiellement. Elle en aurait fait un document de travail, un document technique, elle n’aurait pas eu besoin d’alerter les médias pour  les informer et pour justement commencer ce compte à rebours dont vous parlez tantôt de 254 jours 253, 252 jours donc pour vous dire que c’est un manque  total de la volonté politique de la part des autorités qui amènent à reporter encore cette élection de 4 mois. Pour le moment la CENI nous a habitués à aller de report en report. Ce n’est pas du tout exclu que ces élections n’aient lieu qu’en 2017 voire en 2018, et qu’on décide de les coupler avec les prochaines législatives. Tout est possible en évoquant des arguments financiers, juridiques administratifs et techniques. Je dois vous dire que si la CENI  avait l’intention d’organiser à date ces élections, quand je dis à date c’est par  rapport au protocole du 20 août dernier, elle aurait déjà commencé à dérouler ce chronogramme depuis le mois d’octobre, depuis la publication des résultats définitifs par la Cour constitutionnelle. Depuis octobre, elle a les bras croisés. Elle se réveille subitement en février, elle dit que 254 jours, elle fait le décompte et ça nous amène au delà de la date qui est prévue sur le protocole d’accord. 

  Entretien décrypté par  Alpha Amadou Diallo