Par Youssouf Sylla, auteur du livre « Post Françafrique » éd. Harmattan, décembre 2021.

Les temps où les chefs d’État d’Afrique francophone avaient besoin de mettre en branle les réseaux de la Françafrique pour se maintenir au pouvoir est de plus en plus révolus. Si certains parmi eux comme le président ivoirien en exercice, Alassane Ouattara ou encore le fils d’Iris Itno Deby au Tchad, continuent de bénéficier de la protection française, d’autres par contre n’en ont plus besoin. On peut citer dans ce registre, Paul Kagame de Rwanda, Faustin-Archange Touadéra de la Centrafrique depuis son alliance avec Wagner et aujourd’hui, Assimi Goita du Mali, en conflit ouvert avec Paris. C’était aussi, il  y a peu le cas du guinéen Alpha Condé.

Signes de temps, l’idée d’une seconde indépendance vis à vis de la France se manifeste un peu partout dans ses anciennes colonies en Afrique. Avec une présence marquée des chinois, russes, turques et autres dans le continent noir et aussi avec une nouvelle élite, une jeunesse et une classe politique africaines contestataires du mode d’emploi des relations franco-africaines, le leadership historique de la France est mis à rude épreuve en Afrique francophone.

Ces relations connaissent donc aujourd’hui sur le plan sécuritaire et politique d’importantes évolutions dont une partie se déroule sous nos yeux au Mali et plus généralement dans l’espace saharo sahélien. Confronté au terrorisme et à diverses crises socio-économiques,  politiques et sécuritaires depuis des années, le Mali, avec la prise en charge de ses destinées par une junte militaire a désormais des relations exécrables avec Paris comme en témoignent les attaques mutuelles que les deux parties se livrent publiquement en dehors de toute retenue diplomatique.

Malgré le déploiement d’un important dispositif militaire français à travers l’opération Serval devenue Barkhane qui évolue aujourd’hui vers la Task Force européenne Takuba, pour lutter contre le terrorisme dans le Sahel, nombreux sont ceux qui doutent dorénavant de l’efficacité des forces armées françaises sur le terrain et même de la pertinence du tout militaire pour venir à bout du terrorisme. La perpétuation des attaques terroristes à l’endroit des populations désarmées dans des localités désertées par l’État explique non seulement la montée en puissance du sentiment anti français dans l’espace saharo sahélien, mais aussi l’option des autorités militaires maliennes de recourir aux mercenaires russes de la société Wagner, réputée proche de Kremlin ( Moscou). Il s’agit là d’une orientation condamnée par Emmanuel Macron et par certains pays occidentaux. Macron y voit une source d’incompatibilité entre les forces armées françaises et les mercenaires russes sur le terrain et un acte inacceptable d’éjection de la France de son pré carré au profit de la Russie.

A son tour, la solution militaire mise en avant pour éradiquer le terrorisme au Mali et dans la région est de plus en plus questionnée. Si l’opération Serval déclenchée par Francois Hollande en janvier 2013 a eu le mérite de stopper la progression des djihadistes vers le sud du Mali où se trouve Bamako, la capitale, elle n’a pas pu, 9 ans plus tard, avec sa nouvelle version, Barkhane, éradiquer les attaques terroristes dans la région. Les quelques raisons avancées pour expliquer cette situation ne sont pas dénuées de fondements. Le terrorisme a souvent besoin d’un terreau favorable pour prospérer. Au Mali et dans la région, l’État est tout simplement absent dans certaines localités, laissant ainsi derrière lui, des populations désœuvrées, désespérées et marginalisées à la merci des djihadistes qui leur promettent la sécurité contre l’allégeance à la cause islamiste. Dans nombre de cas, le deal proposé par les djihadistes marche. A cela s’ajoutent la corruption endémique des élites au pouvoir et le refus d’offrir aux populations un environnement démocratique inclusif permettant à chacun de prendre part à la construction de la nation.

La conférence internationale

Après toutes ces années de crises au Mali et dans certains pays saharo sahéliens confrontés au terrorisme, il est aujourd’hui indéniable qu’il existe dans ces pays un lien fort tenu entre le développement du terrorisme islamique et les différentes formes de crimes organisés d’une part, et d’autre part, l’incapacité des Etats d’offrir de meilleures perspectives économiques et démocratiques aux populations. Un autre élément, non le moindre, à intégrer dans l’analyse de cette crise multiforme est la guerre d’influence que se livrent français et russes par exemple pour l’affirmation d’un leadership au Mali. Dans ce contexte, les sanctions récentes infligées par la Cedeao au Mali pour amener la junte à s’engager dans un processus dynamique et rapide de transfert de pouvoir aux civils, même si elles se justifient dans le principe face à la crainte de confiscation du pouvoir, risque cependant de faire plus mal aux populations déjà éprouvées par des années de mal gouvernance politique et économique qu’à la junte elle-même.

La nature complexe de la crise commande l’adoption d’une stratégie plus globale d’inclusion et non d’exclusion du Mali dans la recherche des solutions. La nouvelle stratégie de sortie de crise plus consensuelle devrait émaner d’une initiative africaine et donner lieu à des  actions coordonnées, cohérentes et complémentaires entre les niveaux nationaux et le niveau international. Cette approche globale aura l’avantage de contenir les tiraillements entre les acteurs extérieurs influents aux visions antagoniques d’un côté, et de l’autre côté, de taire les mêmes antagonismes, préjudiciables à la normalisation à long terme du Mali, entre les acteurs étatiques de la Cedeao.

Une conférence internationale sous l’égide de l’Union africaine, mais préalablement acceptée à cause du principe de souveraineté par le Mali et les autres Etats directement aux prises avec le terrorisme dans la région, peut valablement définir, avec l’invitation des acteurs étrangers de poids, comme la France, les Etats-Unis, la Russie et la Chine, une stratégie globale de relèvement du Mali et des pays saharo sahéliens en crise et en assurer le financement. Cette stratégie d’origine africaine doit porter sur la construction d’un Etat démocratique et respectueux des droits humains, le retour de l’État à travers ses services publics, dans les localités jusque-là abandonnées à elles mêmes, la réhabilitation économique de l’État et la lutte, y compris par les armes, contre le terrorisme et les autres formes de crimes organisés.

Enfin, un comité de suivi des recommandations de la conférence internationale devrait voir le jour. Son rôle est de s’assurer que les financements promis pour le relèvement des Etats en crise sont mobilisés et que les acteurs nationaux concernés par la crise respectent effectivement leurs libres engagements. Compte tenu du rôle trouble de la Cedeao dans les crises de la sous région, mais aussi de la rupture qui existe aujourd’hui entre la Cedeao des chefs d’Etat et la Cedeao des peuples, ce Comité doit être composé des États non membres de la Cedeao mais de l’Union Africaine et de l’ONU.