En 1958, la Guinée est la première colonie française d’Afrique subsaharienne à proclamer son indépendance. Mais son choix est vécu comme un affront par Paris. Les services secrets français lancent des opérations de déstabilisation.

Dimanche 28 septembre 1958, jour de référendum en France et dans ses colonies d’Afrique subsaharienne. Les citoyens de ces territoires doivent dire s’ils approuvent ou pas une nouvelle Constitution qui prévoit la création d’une Communauté française, regroupant la France et son empire colonial africain, en remplacement de l’Union française. Toutes les colonies votent massivement « oui », excepté la Guinée, qui rejette le projet.

À l’annonce des résultats, peu après 22 heures, le journaliste Jacques Sallebert déclare à la télévision : « Pour l’Afrique noire, un seul territoire, la Guinée, a voté contre la Constitution et a choisi la sécession. » « Sécession », le choix du mot en dit long sur la perception qu’a la France de ce vote. Dans les semaines qui suivent, la France se retire brutalement du pays, rappelant ses fonctionnaires du jour au lendemain.

« Il est vrai qu’il y a eu une volonté de saborder cette indépendance côté français », dit, à Mediapart, Odile Goerg, historienne, professeure à l’université Paris-Diderot. Mais il faut faire attention au mythe qui voudrait que les Français aient tout cassé et tout emporté avec eux. Il y a eu, en Guinée, des coopérants français, dont des enseignants, jusqu’en 1965, date de la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays », nuance-t-elle.

Pourquoi une telle animosité ? Pour comprendre, il faut revenir un mois en arrière. Le 25 août, Charles de Gaulle, président du Conseil, est sur le point d’achever une tournée africaine visant à vendre le « oui » au référendum et arrive en Guinée. Cette destination n’était pas prévue sur son itinéraire, elle a été ajoutée à la dernière minute par Bernard Cornut-Gentille, ministre de la France d’outre-mer. De Gaulle est attendu par Ahmed Sékou Touré, vice-président du Conseil de gouvernement guinéen.

Son avion se pose à l’aéroport de Conakry aux alentours de 16 heures. Juste avant, il y a eu un premier couac : lors de la préparation de l’arrivée du dirigeant français et de son déplacement depuis l’aéroport jusque dans le centre-ville de Conakry, les Français ont prévu de placer la voiture de Sékou Touré en cinquième position, derrière les ministres guinéens, le haut-commissaire et le gouverneur français, alors que de Gaulle est en tête de cortège. Pour le leader guinéen, il est hors de question de se faire ainsi humilier. Il fait donc changer le protocole pour être dans la voiture de tête avec son homologue français…

Il faut dire que « Sily », qui signifie « éléphant » en langue soussou, comme on le surnomme, n’est pas du genre à se laisser faire. Lorsqu’il n’était encore qu’un jeune syndicaliste, il a été indigné par la répression organisée par le pouvoir colonial contre un mouvement de protestation après des élections municipales jugées truquées, en 1945. Par la suite, il a participé à la création du Rassemblement démocratique africain (RDA), un parti couvrant huit colonies françaises d’Afrique subsaharienne.

En 1952, il devient le secrétaire général du Parti démocratique de Guinée (PDG), principal parti politique guinéen. En 1957, il cumule les fonctions de député à l’Assemblée nationale française, maire de Conakry et vice-président du Conseil de gouvernement. C’est donc en homme fort de la Guinée qu’il accueille de Gaulle.

Lors du passage du convoi dans les rues de Conakry, on crie autant : « Vive de Gaulle ! » que : « Sily ! » ; les deux hommes saluent la foule, discutent, se montrent complices. Tout cela, sous un soleil radieux. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. En fin d’après-midi, les deux hommes arrivent à l’Assemblée nationale. Sékou Touré est vêtu d’une toque et d’un boubou blancs, il souhaite la bienvenue au Général et se lance dans un discours qui fera date.

Il laisse clairement entendre son intention de voter « non » au futur référendum. Devant son hôte médusé, il clame : « Nous ne renoncerons pas et nous ne renoncerons jamais à notre droit légitime et naturel à l’indépendance… Il n’y a pas de dignité sans liberté : nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage. »

Il lit son discours debout pendant que de Gaulle est assis. Sékou Touré se voit en porte-parole de l’Afrique face à l’oppresseur colonialiste. Le public guinéen exulte. « Il est certain qu’à Conakry la foule a été mise en condition. Sékou Touré a prononcé son discours sur un ton qui a exaspéré de Gaulle », commentera Jean Lacouture, biographe du général de Gaulle, quelques années plus tard.

Alors que, dans son allocution, Sékou Touré dit espérer la continuité de « l’association franco-africaine », de Gaulle considère l’ensemble de ses propos comme un réquisitoire contre la France. Il y voit un affront, voire une humiliation publique. Le discours de son hôte dure trente minutes. Trente minutes interminables pour la France, durant lesquelles se joue le futur des relations franco-guinéennes.

Vexé, de Gaulle refuse que Sékou Touré prenne place, le lendemain, dans son avion en partance pour le Sénégal, contrairement à ce qui était initialement prévu. Le leader guinéen fait savoir en retour qu’il n’accompagnera pas le Général à l’aéroport. Le gouverneur français en Guinée négocie toute la nuit pour le faire changer d’avis.

Le lendemain, le Général tend la main à Sékou Touré et lui lance : « Bonne chance pour la Guinée, monsieur le président. » La rupture entre les deux hommes est consommée. Il est évident pour tout le monde que les Guinéens voteront massivement contre le projet de Communauté française et que la Guinée deviendra, de ce fait, automatiquement indépendante. Pourtant, tout est tenté, côté africain, pour faire changer d’avis Sékou Touré, notamment par le biais de ses anciens camarades du RDA. En vain.

Cinq jours avant le vote, Bernard Cornut-Gentille tente un ultime coup de pression dans un entretien au Monde : « Si la Guinée vote “non” le 28 septembre ainsi que M. Sékou Touré l’y a invitée, du moins aura-t-elle été parfaitement avertie des conséquences qu’aura son geste, quant à ses relations avec la métropole. Le général de Gaulle a dit sans équivoque qu’un territoire qui voudrait se séparer de la Communauté serait libre de le faire, mais, bien entendu, à ses risques et périls », menace-t-il.

Le 28 septembre, l’ambiance est plutôt calme en Guinée. Aucun incident n’est à déplorer, ni à Conakry ni en province. Le résultat est sans surprise : le « non » l’emporte à 95 %. La Guinée est le seul territoire à faire « sécession », alors qu’à Conakry on espérait que le Niger, voire le Sénégal en feraient autant. Cependant, « Sékou Touré ne cherchait pas à rompre totalement avec la France. Il n’en avait pas les moyens économiques », souligne Odile Goerg. Mais la France ne veut pas de « toutes les propositions de compromis » avancées par la Guinée. Son vote « non » est vu « comme un affront ». « Cette rupture par le “non”, c’est l’affrontement entre deux hommes, deux personnalités fortes », explique l’historienne.

La France ne va pas seulement refuser de négocier avec Sékou Touré, elle entame aussi un processus de discrédit du leader guinéen. Le Service de documentation extérieur et de contre-espionnage (SDECE), ses services secrets, va tout faire pour déstabiliser la Guinée et renverser Sékou Touré.

«Dommage que vous n’ayez pas réussi !»

Yves Guéna, haut-commissaire de la France en Côte d’Ivoire entre 1959 et 1961, dira : « Lorsque j’ai pris mes fonctions de haut-commissaire, je suis allé voir Pierre Messmer, alors gouverneur de Dakar, qui m’a dit qu’il avait été décidé que le SDECE ferait son possible pour liquider Sékou Touré. À l’époque, pratiquement personne ne le savait, sauf Félix Houphouët-Boigny, qu’on avait mis dans le coup. »

La France veut faire de la « punition » guinéenne un exemple pour tous les voisins africains qui auraient des velléités d’émancipation vis-à-vis de la France. Pour faire payer Sékou Touré, l’opération « Persil » est lancée début 1959. Il s’agit d’une action secrète contre le régime guinéen, menée par le SDECE et son bras armé, le 11e régiment parachutiste de choc. Elle comporte deux volets, militaire et économique.

Le journaliste Laurent Correau, de Radio France internationale (RFI), travaille depuis quelques années sur cet épisode, avec sa consœur Coralie Pierret. Il existe toujours des zones d’ombre, dit-il à Mediapart : « On n’a qu’une connaissance partielle de cette opération “Persil”. De par sa nature d’opération secrète, elle a laissé très peu de traces écrites. »

Il a pu néanmoins consulter des documents d’archives qui lui ont permis de faire en partie la lumière sur le volet armé. Il a également retrouvé un des protagonistes français de l’opération. Nom de code : Matraque.

Pour Laurent Correau, cela ne fait aucun doute, le but était de « neutraliser » Sékou Touré. « Il y a une première version de l’opération, qui vise à éliminer Sékou Touré et qui est éventée, parce que certaines personnes sur le terrain ont manqué de discrétion. Le conseiller diplomatique de l’Afrique occidentale française, Albert Chambon, apprend qu’une opération est en cours, essaie d’en avertir le Quai d’Orsay en mars 1959, mais le télégramme diplomatique qu’il a discrètement fait envoyer circule trop largement au Quai. Pierre Messmer, mis au courant, le fait convoquer à Paris et Albert Chambon est limogé quelques jours plus tard », raconte-t-il.

De son côté, le journaliste Georges Chaffard écrit, dans ses Carnets secrets de la décolonisation (Calmann-Lévy, 1967), qu’une « opération visant à provoquer un coup d’État à Conakry, et éventuellement la liquidation physique du président guinéen, est étudiée début 1959 ».

Maurice Robert, chef de poste à Dakar puis directeur du SDECE en Afrique, revient sur cet épisode dans ses mémoires : « Nous devions déstabiliser Sékou Touré, le rendre vulnérable, impopulaire et faciliter la prise de pouvoir par l’opposition. Nous avons armé et entraîné des opposants guinéens pour qu’ils développent un climat d’insécurité en Guinée et, si possible, qu’ils renversent Sékou Touré », explique-t-il.

Quelques mois plus tard, une deuxième version de l’opération est conçue. Elle prévoit des actions armées aux frontières ivoirienne et sénégalaise. On dispose aujourd’hui de peu d’éléments sur la partie de l’opération en territoire ivoirien. Côté sénégalais, des documents d’archives permettent d’y voir plus clair, car l’opération a donné lieu à une enquête des autorités.

« “Persil” va s’appuyer sur une organisation de Guinéens de la diaspora basée à Dakar, qui s’appelle Solidarité guinéenne. Elle sera encadrée clandestinement par des officiers du 11e choc en vue d’un soulèvement. L’un des responsables de la Solidarité guinéenne, Sadou Bobo Diallo, est invité à Paris en octobre 1959 », détaille Laurent Correau.

Dans la capitale française, Sadou Bobo Diallo rencontre un certain Leroy, qui se présente comme un responsable d’une organisation de lutte contre le communisme et lui promet un soutien logistique, technique et financier. Le but est de former la Solidarité guinéenne aux techniques de guérilla.

« Parallèlement, “Persil” va mettre en place des caches d’armes de part et d’autre de la frontière sénégalaise. La première cache est découverte par les autorités guinéennes sur leur territoire. Elle donne lieu à l’arrestation des chefs locaux de l’opération de la Solidarité guinéenne et, en cascade, aboutit à la chute de toute la partie du réseau qui est dans cette zone du pays », précise Laurent Correau.

À la suite de l’enquête sénégalaise et de la découverte des planques d’armes, Mamadou Dia, président du Conseil du Sénégal, écrit à de Gaulle, le 13 mai 1960, pour protester contre la présence de l’opération sur son sol. De Gaulle est furieux. De là à imaginer qu’une opération de déstabilisation d’un régime légal, sur le sol d’un pays souverain, se fasse sans l’aval du président français…

Sur ce point, il est difficile de trancher, malgré les déclarations de Jacques Foccart, un des plus proches collaborateurs du Général, estime Laurent Correau. « Dans son livre d’entretiens Foccart parle, Foccart a une petite phrase qui laisse penser que de Gaulle était plus qu’informé de l’opération », indique le journaliste. Foccart dit, en effet, à propos du Général et de l’opération « Persil » : « Il aurait pu exploser, me demander de quel droit j’ai pris cette initiative. Mais je lui ai donné des explications et il a eu un commentaire laconique : dommage que vous n’ayez pas réussi ! »

Quoi qu’il en soit, l’opération est un échec : tout a été découvert avant le déclenchement de l’insurrection par les autorités sénégalaises. Ces dernières retrouvent certains protagonistes du complot, dont des parachutistes du 11e choc mais également Sadou Bobo Diallo, qui est arrêté.

Le deuxième volet de l’opération « Persil » cible l’économie guinéenne. À ce moment-là, la Guinée a dû se résoudre à quitter, en mars 1960, la zone franc et à abandonner l’usage du franc CFA, pour créer une monnaie nationale, le franc guinéen. Conakry a pris cette décision devant le refus des autorités françaises d’assouplir les règles d’appartenance à la zone franc et de laisser ainsi le pays retrouver une autonomie monétaire tout en restant lié à la France.

Le SDECE décide de fragiliser un peu plus Sékou Touré, quitte à plomber l’économie du pays : « Les services spéciaux français ont fait imprimer des faux francs guinéens qu’ils ont déversés sur le sol guinéen pour déstabiliser l’économie guinéenne », expliquera André Lewin, ambassadeur de France en Guinée de 1975 à 1979. Satisfaction de Maurice Robert : « Cette opération a été une véritable réussite et l’économie guinéenne, déjà malade, a eu du mal à s’en remettre », raconte l’ex-directeur du SDECE en Afrique dans ses mémoires.

Globalement, l’opération « Persil » est un échec pour le SDECE et la France, si l’on se réfère à leur objectif d’éliminer Sékou Touré. Côté guinéen, ce « complot des armes » va conduire les autorités guinéennes à procéder à des arrestations arbitraires, sans liens prouvés avec l’opération. Des opposants sont arrêtés, certains sont condamnés à mort, dont un dénommé Ibrahima Diallo, qui voulait créer un parti d’opposition.

Sékou Touré s’appuiera vraisemblablement sur l’opération « Persil », un complot réel, comme arme de propagande pour réprimer des complots établis (comme l’opération « Mar Verde », lancée en 1970 par le Portugal) mais aussi imaginaires. Il restera à la tête de la Guinée jusqu’à sa mort, le 26 mars 1984.