Le passé guinéen est celui d’une grande délicatesse. Il fait l’objet de toutes les interprétations et oppositions. Il divise plus qu’il ne fait l’unanimité.  N’est-ce pas pour cela que son enseignement est occulté dans le cadre de l’éducation formelle ?  De 1958  à nos jours, les crimes, les violations des droits humains, les frustrations et douleurs sont connus des Guinéens sans exclusive. Le premier régime guinéen avait son univers concentrationnaire et  ses victimes nombreuses. Le second aussi avait fait des siennes. La junte militaire a aussi ses victimes. Le régime Condé n’en est pas l’exception.

Ces spirales de violences, impunies, émanant de ceux qui ont présidé à la destinée des Guinéens, dans une certaine acception de leurs inféodés et d’autres stipendiés, ont enfanté  une crise de confiance verticale.  Celle-là entre l’Etat et ses citoyens, les suspicions et les méfiances sont grandissantes.  Ceux qui étaient censés utiliser l’appareil  de  l’Etat  pour protéger  leurs citoyens, usèrent des mêmes moyens pour réprimer dur et endeuiller les mêmes citoyens, désabusés.

Si ,  aujourd’hui , assez en appellent de leurs vœux  à la réconciliation nationale,  c’est qu’ils sont convaincus de la gravité des plaies béantes laissées et causées par les agissements autocratiques des régimes successifs. La réconciliation , à laquelle appelle cette minorité illuminée et avertie  – par opposition à la majorité naïve et émotive, laquelle appelle à la réconciliation politique entre partis et acteurs opposés par l’idéologie et les sens de l’Etat -, est celle entre l’Etat  et les citoyens. Cette minorité-là  n’appelle pas à une réconciliation une telle ethnie et telle autre, non.  La réconciliation à laquelle elle appelle contribuera  à décrisper la crise de confiance verticale et à rétablir le lien de confiance entamé par des années d’inconséquences et de négations. Sans elle, c’est notre conviction, les forces du peuple et son génie, ne peuvent être libérées.

Réussir une telle ambition exige stratégies et méthodes.  Car notre pays n’a pas la culture de la mémoire.  Réussir un tel dessein exige aussi  un grand courage pour  faire la part de l’orge et de l’ivraie, de la solution vraie et  de la pseudo-solution à la fois belle  et creuse.  Cela exige aussi de faire preuve d’ingéniosité, d’originalité  et de refuser l’importation des soi-disant solutions miracles  d’ailleurs. Tant les réalités, histoires des pays ne sont les mêmes, le mimétisme de structure est une erreur. Le passé que nous voulons solder est si reculé  et complexe qu’on a l’impression qu’il nous a échappé. Les frustrations se sont accumulées d’une génération à une autre au point de devenir un héritage autour duquel s’est bâtie une solidarité inter-génération de combat pour la vérité et la justice. Telle est l’une des complexités de la problématique à résoudre.

Désireux de se présenter comme le Mandela guinéen, le président Alpha Condé mit en place,  le 24 juin 2011, une  Commission Provisoire de Réflexion sur la Réconciliation Nationale (CPRN). L’ambition qui fut la sienne, n’était pas à condamner, n’est-ce pas pour cela que la communauté internationale, bien que prudente, manifesta son soutien à l’initiative présidentielle ?  Conscient, de la crise de confiance et de moralité en vigueur dans notre société, et surtout de la méfiance généralisée, le président  Alpha Condé au lieu de faire preuve de courage brandit la solution pusillanime. Il constitua une CPRN  à forte connotation religieuse et investit cette dernière des réflexions sur  la réconciliation nationale.  Celle-là, depuis des années, n’a pas fourni le moindre rapport détaillé sur ses travaux, mais elle a pourtant entamé des séries de voyages dans nombre de pays africains, pour, disent-ils, tirer  des leçons des expériences réussies d’ailleurs.

Le manque de courage  dont fit montre  le président Condé est cinglant. Au lieu d’opter pour l’innovation, il choisit le mimétisme des structures et  l’importation d’un modèle de réconciliation, celui religieux, présenté comme réussite, sans avoir évalué ses forces et faiblesses. Pis, sans tenir compte des contextes de son  implémentation et des réalités auxquelles il devait répondre. Mais oubliait-il que le passé guinéen était complexe ? Si la réponse à cette question est non, pourquoi donc un tel choix indélicat et pour quels résultats ?

Les deux leaders religieux choisis et présidant la CPRN jouissent d’une confiance populaire avérée  du fait de leur probité morale et de leurs efforts antérieurs dans la décrispation des crises. Mais leur choix, de se mêler à toutes les sauces  de  la République, de se faire médiateurs dans le dénouement de tous les différends, fussent-ils ceux-là qui surpassent de loin leurs compétences religieuses, n’a-t-il  pas eu raison de leur ambition désintéressée de contribuer à la réconciliation ? La réponse à cette question importe,.

La probité morale et la confiance civique, suffisaient-elles,  à elles seules,  comme critères de choix des membres de la CPRN  et de ceux devant la présider ? Pourquoi, d’ailleurs, constituer une commission aussi stratégique que la CPRN de seulement deux membres ?  Cette instance n’avait-elle pas une mission trop stratégique pour un tel choix, inconséquent ? La réconciliation, elle-même, à réussir  n’est-elle pas transdisciplinaire, non religieuse ? Ne requiert-elle pas trop d’efforts, d’ingéniosité, d’innovation pour un tel choix ? D’autres critères devraient prévaloir, si le choix n’a pas, par ailleurs, une explication provenant du mimétisme des modèles : «  le Congo, l’Afrique  du Sud, le Togo etc., avaient des religieux à la tête de leur commission de réconciliation, la Guinée devait leur emboîter le pas. »

Pourtant, la problématique de la réconciliation est trop sérieuse pour que les autres Guinéens soient exclus de cette réflexion, de surcroît que la communauté académique soit ignorée avec autant de mépris. Pourquoi le président Condé continue-t-il à appeler certains universitaires  pour l’aider à réussir son ambition de réconciliation nationale acceptée par tous ? N’est-ce pas cela le symptôme d’une contradiction ? Oui, en Guinée on se fourvoie, on se ment.  Comment, le président Condé, pouvait-il ne pas comprendre que les consultations nationales, l’une des prérogatives dévolues à la CPRN, étaient des préludes à la réconciliation et qu’elles devaient être l’occasion d’impliquer les Guinéens dans un processus tant escompté ?

Pendant plus de cinq années, notre CPRN  n’a à son actif, par le truchement de ses communications, que seulement neuf (9) vidéos sur son compte Youtube . Celle-là, la plus importante, du moins la plus longue et récente, car datant d’avril, a le son désactivé. Les autres sont de piètre qualité et ne durent en moyenne quelques deux (2) petites minutes. Les abonnés à cette chaine Youtube ne sont qu’au nombre de douze (12).  Ceux  de sa page Facebook  sont à peine un millier. Peut-être qu’en Guinée, du fait du dénouement du plus grand nombre, on n’a pas assez accès à l’internet ! Sinon, n’est-ce pas des signes révélateurs de la piètre communication de notre CPRN ? La communication ne compte-t-elle pas trop dans un processus de consultations nationales ?  En Guinée, c’est une lapalissade, la communication n’est pas le fort de nos institutions. Les prérogatives de le CPRN n’étaient-elles pas antinomiques  aux pouvoirs et monopoles  discrétionnaires ?  Les rapports procédant des comptes rendus de leurs travaux et autres rencontres sont inexistants. Seulement quelques publireportages publiés, occasionnellement, sur quelques sites internet. Sur le site Web  de la CPRN, les grands axes de réflexions et piliers de la réconciliation, selon elle, ne sont pas définis : Vérité – Justice – Réparations –Réformes institutionnelles. Aucun travail théorique n’est fourni. Que c’est grave ! La seule chose, s’il est en, qu’il faudrait atteindre d’elle, est son rapport des consultations fait par son cabinet burkinabé, ALG (African Label Group). Mais, quand les communications ont été de piètre  qualité dans un processus de recueil des opinions, comment peut-on croire aux propos du genre : « La CPRN, par le truchement de ses consultations nationales, a enregistré un taux de réussite de ses objectifs au-delà des prévisions : 109 %  lors des enquêtes qualitatives , 97% lors des focus group , 102 % lors des objectifs individuels et 102 % lors des rencontres communautaires.» Que furent  les objectifs et comment le choix des échantillons s’effectua ?   Après, elle peut dire que le rapport des consultations sera disponible à une date ultérieure qu’elle se garde de communiquer. Diantre !

La somme astronomique de 2 706 185 $ allouée aux consultations nationales, comment fut-elle utilisée ?  Que la CPRN, n’oublie pas de justifier dans son rapport des consultations nationales l’usage des différentes sommes d’argent qu’elle a réunies dans le cadre des consultations nationales.  Pourquoi , les consultations nationales n’ont duré que de  seulement quatre (4) semaines , alors que le Bureau des Nations Unies de Soutien pour la Consolidation de la Paix (PBSO) avait prévu une durée de huit (8) mois ?  Pourquoi n’ont-elles pas eu lieu dans toutes les préfectures de la Guinée, mais seulement dans quelques   régions ?  Le PBSO ne disait-il pas qu’elles devraient se tenir dans les communes de Conakry et les 33 préfectures de la Guinée ? Et qu’elle s’apprête à justifier les sommes allouées à ses sempiternels voyages. Combien ALG a-t-il reçu comme honoraires et comment fut-il recruté ? Autant de questions, on attend qu’elle y réponde dans ses différents rapports à paraître.  Cela s’appelle transparence et redevabilité sociale (Social Accountability) !

La réconciliation nationale est plus que jamais une gageure. Les choix du président Condé sont à l’antipode de la réconciliation nationale, vraie.  Les actions de la CPRN, officine religieuse, abâtardissent la réconciliation nationale.  Les faux-fuyants sont nombreux du côté des acteurs de la réconciliation. Tout récemment, le mont Gangan  fut déminé et on y convia les Guinéens à venir s’y recueillir. Mais  se recueillir  sur quoi ?  A qui   a-t-on  fait cet appel : au peuple de Guinée  ou à quel groupe spécifique ? Pourquoi, ce mont fut-il souillé d’armes ? Qui y furent enterrés, quand et pourquoi ?  Je ne cherche pas à répondre à ces questions, je veux que l’opinion nationale se les approprie  et les comprenne. Cette initiative est de l’ambassade de France, de l’Union européenne avec  la complicité de l’Etat de Guinée.  Ces actions ne sont-elles pas des subterfuges pour étouffer certaines vérités dites factuelles ? N’est-ce pas des brouillages de pistes ? Comment pouvait-on procéder à de telles actions, pendant  que les consultations n’avaient pas encore pris fin ? Ces acteurs-là se préoccupent-ils vraiment des questions mémorielles en Guinée ?

Pourquoi, la CPRN ne fut pas à l’écoute de l’association des victimes des 4 et 5 juillet 1985 ? Une association de victimes doit-elle jouir de plus de privilèges qu’une autre ?  Quand on brouille les pistes de la vérité, quand on est partiel et partial dans la  sélection des associations de victimes, qu’on refuse la parole à d’autres, quelle vérité serait-elle acceptée ? Dans ce cas, comment pourra-t-on faire la part des victimes et victimaires ?  Et, un jour  on viendra dire  qu’il faut des réparations, alors qu’on n’a pas pris la peine d’écouter les associations de victimes sans exclusive.

Comment pourrait-on parler de réconciliation quand l’Etat de Guinée se dédit au sujet des tristement célèbres évènements du 28 septembre 2009, quand il peine à entamer le procès des inculpés et pis, recycle nombre d’entre eux en leur faisant bénéficier de grandes promotions ? Est-ce cela le modèle guinéen de réconciliation, celui qui  fait l’éloge de l’impunité et son exhortation ?

L’Etat de Guinée et quelques-uns de ses partenaires étrangers, plus pressés – je ne sais pourquoi -, ont déjà investi certains Guinéens des missions de réécriture de notre histoire. Cela devrait-il se faire ailleurs, sans l’avis de la majorité ? Est-ce sérieux ? Tous ces faux-semblants de cohérence et de sincérité ont acagnardé les autres étapes de la réconciliation. Elles sont d’orge et déjà viciées.

Que nos pouvoirs, ceux-là qui n’excellent que dans la destruction des espoirs, même les plus maigres qui soient,  et ceux qui les servent de caution, arrêtent leur démarche solitaire.  La Guinée a trop subi de coups pour lui en donner un de plus ou de trop, sa mémoire collective et sa mémoire historique sont affectées au point que ses enfants ne veulent et n’accepteront pas qu’elle se désintègre de plus, notre histoire est trop conflictuelle pour qu’une variante de trop soit acceptée.

Au président Condé, ce n’est pas parce que la crise de confiance règne dans notre société, que la morale s’est évanouie, que les religieux feraient mieux en matière de réconciliation  que notre communauté universitaire méprisée. Ce n’est pas, Monsieur le président, parce qu’il y a une crise de référentiel moral en Guinée qu’il faudrait créer un lien incestueux entre l’Etat  faiblard de Guinée  – qui peine à bâtir des institutions solides, appropriées, efficaces -, et les religions dont les interventions ne contribueront point à donner à notre Etat ce qui lui manque. Faites preuve d’un peu plus de courage !  Notre réconciliation n’est pas un problème religieux. Elle est économique, juridique, sociologique, anthropologique, psychologique. Elle est complexe et en appelle à l’articulation des stratégies et méthodes complexes et efficaces.

En Guinée, que les religieux restent dans leurs temples, les maisons de leur foi, qu’ils s’y appliquent à enseigner la foi, qu’ils arrêtent de se mêler de tout  et de rien. Il en va de leur crédibilité. En Guinée, que chacun s’occupe de ses oignons. Que les conflits de compétences et leurs enchevêtrements prennent fin.   Que le président Condé fasse preuve d’un leadership éthique.

Il  reste encore au peuple de  Guinée  un espoir minime.  Il serait assassiné  comme tous les autres, si le président Condé, à son propre préjudice, faisait du provisoire le définitif. La CPRN doit s’en aller en dépit de la bonne foi de ses coprésidents. Comme quoi les bonnes intentions ne suffisent pas et que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Vivement que le président Condé joue son grand jeu, lui dont le décret du 24 juin 2011, avait stipulé que la commission qu’il créait était provisoire, que la commission définitive viendrait un jour. Bien que l’attente devienne interminable, qu’il ne tue pas l’espoir qu’elle suscite : qu’il ne recycle pas, comme il a en eu l’habitude ces dernières années, l’officine religieuse pour piloter une réconciliation qui n’est pas religieuse.

Ibrahima SANOH, Citoyen guinéen .

 

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