Le président de la République a rencontré les acteurs de la société civile la semaine dernière. Dans cet entretien accordé à notre rédaction, le président de l’Observatoire de défense des droits de la République revient sur les temps forts de cette rencontre. De la crise sociale à la crise politique, Mamady 3 Kaba estime que la société civile sans langue de bois, a fait part de ses appréhensions au président de la République.

Le président de la République a rencontré la société civile guinéenne, dont vous êtes membre. Quelle lecture faites-vous de cette rencontre ?

Mamady 3 Kaba : Cette rencontre est une première. Les acteurs de la société civile sont des acteurs non-étatiques, c’est-à-dire que ce sont des acteurs qui n’appartiennent pas à des structures gouvernementales, ce sont des acteurs indépendants qui ont leur vision, leur appréhension sur les crises que notre pays traverse. La société civile est plurielle. C’est une rencontre qui a regroupé une très grande partie de ces structures de la société civile. Donc ce fut une rencontre de franc parler. La parole n’était pas d’un seul côté. La société civile n’a pas caché ses sentiments, elle l’a dit ouvertement. Le président de la République lui aussi nous a exhibé son appréhension. Ce fut une rencontre active.

Alors de quoi s’agissait-t-il lors de cette rencontre ?

La rencontre avait pour objectif d’échanger, faire part au président de la République de l’appréhension de la société civile sur la crise sociale,  laquelle nous traversons, notamment la grève du SLECG, mais aussi de l’autre côté, la crise politique. Parce que nous savons bien que les élections locales du 4 février, les résultats dans certaines circonscriptions sont contestés par l’opposition. Donc nous avons fait part de l’appréhension de la société civile sur les deux crises au président de la République.

Parlant de la crise sociale, qu’est-ce que vous vous êtes dits avec Alpha Condé ?

Vous savez d’abord la rencontre n’a pas fait l’objet d’une programmation longue. Nous avons tous été interpellés à moins de 48 heures, donc nous avons préparé une certaine note pour expliquer au président comment nous appréhendions cette crise sociale. Premièrement nous avons noté qu’il y avait une mauvaise communication autour de cette crise. Le gouvernement a minimisé la crise tout au début et aussi la communication n’était pas adaptée parce que tantôt le gouvernement invoquait le code du travail, tantôt il invoquait la loi 028. Ce qui du coup amenait une certaine confusion, parce que le code du travail prévoit certaines mesures, naturellement, qui vouloir les appliquer aux travailleurs peut être mal perçu. Parce que la loi qui est applicable à ces fonctionnaires ne prévoit pas de telles mesures, c’est le cas par exemple de la suspension des salaires. Dans le code du travail, il est dit lorsqu’il n’y a pas de prestation il n’y a pas de rémunération. La prestation et la rémunération  se trouvent dans une réciprocité, dans une interdépendance. Mais est-ce que cette disposition est applicable aux fonctionnaires, parce que le code du travail le précise dès le premier article que les dispositions de ce présent code ne sont applicables aux fonctionnaires, ne sont pas applicables aux membres des forces armées, ne sont pas applicables à ceux qui sont venus dans les emplois permanents ou temporaires, dans des institutions publiques. Donc, le code du travail n’étant pas applicable aux fonctionnaires, donc cela peut poser problème. Et nous avons relevé aussi que le gouvernement à une certaine mesure, n’a pas été partial dans la gestion. Nous avons souhaité aussi que le gouvernement fasse des efforts parce que nous sommes face à une situation de fait. La situation de fait, est que les enseignants ne viennent plus en classe, il y a plus d’un mois. Nous avons demandé au président de prendre cette situation avec toute l’attention qu’il faut, pour sauver l’année parce qu’une année blanche ne sera ni à l’avantage du gouvernement, ni à l’avantage des enseignants, ni encore des élèves.

Certaines organisations avaient fait des solutions. Donc on a dit au président que si cela lui convenait, les solutions que certaines organisations avaient faites, nous allons les reprendre et faire un document complet et que cela lui sera transmis. Mais nous lui avons demandé de s’impliquer lui-même personnellement pour le dénouement de la crise.

Sur ce, quelle a été la réponse du chef de l’Etat ?

Le chef de l’Etat comme il a toujours fait,  il est revenu sur les accords que l’Etat a avec les institutions financières notamment le FMI, la Banque Mondiale. Il a rappelé que ces accords sont en voie d’être conclus. Donc toute autre aggravation de charges de l’Etat serait de nature à remettre en cause ces accords.

Mais nous lui avons rappelé qu’il doit prendre en compte cette situation de fait, bien vrai que les accords avec les institutions financières doivent être une préoccupation pour lui, mais la crise sociale doit être notre préoccupation prééminente de celle autre qu’il a vis à vis des institutions financières.

En dehors de la crise sociale, vous avez parlez de la crise politique. Qu’est-ce que la société civile a souhaité auprès du président de la République ?

Vous savez que la CENI avait demandé aux partis politiques de venir exhiber les preuves qu’ils ont par rapport à la fraude ou par rapport à l’annulation des procès-verbaux, dans certaines circonscriptions. Nous avons demandé les conclusions auxquelles la CENI est parvenue dans ce processus-là, soient rendues publique. La CENI lorsqu’elle reçoit de telles réclamations, de la part des partis politiques, il faudrait que les conclusions d’une telle démarche soient rendues publiques. Ce qui peut aider le grand public que nous, nous défendons, parce que la société civile est aussi basée sur une légitimité. La population doit savoir ce à quoi la CENI est parvenue en réalité  dans la gestion qu’elle-même a ouverte bien vrai que les résultats définitifs aient été déjà publiés.

Au-delà des deux crises, est-ce que d’autres sujets ont été abordés lors de la rencontre ?

Oui, la société civile a soulevé d’autres points. C’est par exemple l’impunité aujourd’hui qui est devenue inquiétante. Nous avons interpellé le président de la République qu’il fasse encore plus, qu’il soit déterminé encore pour lutter contre cette impunité, pour lutter contre cette corruption. Il y a la corruption, ceux qui se rendent coupables de cette corruption doivent être sanctionnés, sinon ça sera une offense vis-à-vis des populations. Le président de la République a demandé que si nous avons des preuves de corruption vis-à-vis de qui que ce soit, qu’on prépare nos preuves et qu’il sera à notre écoute, et dès lors qu’il est saisi, il verra quels sont les mécanismes qu’il faut pour mettre fin ou pour sanctionner ces éventuels cadres qui se livreraient à de telle corruption. Nous avons pris l’engagement qu’on va se retrouver, et que nous allons relever toutes les preuves pour lui adresser dans les jours qui suivent.

Nous avons demandé aussi au président de la République de revoir le train de vie de l’Etat. Certains cadres mènent une vie ostentatoire. Cette situation ne doit pas rester comme telle. Il faut que le train de vie de l’Etat soit réduit. Ce qui peut même être une solution par rapport à la revendication des syndicalistes parce qu’on peut faire une compensation. Quand on demande aux populations de serrer la ceinture, faudrait bien que ceux qui gèrent les ressources publiques aussi fassent preuve d’exemplarité, sinon ça ressemblerait à une offense vis-à-vis de la population.

Entretien réalisé par Sadjo Diallo (L’Indépendant)