Assurément la Guinée tient là son feuilleton de l’année. Entre les pro et anti constitution, les alammanè et les amoulanfè, les effets, les conséquences, les analyses, commentaires et opinions des uns et des autres sur l’adoption ou non d’une nouvelle constitution, on en aura au moins pour les huit mois à venir. Ça ne sera pas pour nous déplaire, d’autant plus que certains veulent qu’on leur rappelle qu’ils n’ont pas le monopole de la «mal cause» dans ce pays.

Quand mettra-t-on donc en Afrique les projets de société et les programmes des partis politiques au cœur du débat politique ? Il faut croire qu’il va falloir attendre encore longtemps car, pour le moment, seules les élections semblent intéresser avec l’arrière-pensée qu’elles doivent conduire à l’alternance. Tout ou presque tout est ainsi ramené à des questions de personnes, les élections n’étant vues que sous l’angle du changement du personnel au pouvoir sans compte tenir des projets dont les uns et les autres sont porteurs ou de leurs capacités réelles ou supposées à conduire autrement les affaires de l’Etat.

Et pourtant on parle de développement à tout bout de champ et même paradoxalement de développement durable comme si celui-ci rimait avec l’instabilité du personnel politique. On affirme même qu’il ne peut y avoir de développement sans la participation du peuple et que cette dernière ne se peut sans la démocratie alors que quand vient la forme la plus aboutie pour cette expression, les élections, on trouve à redire sur la maturité et la capacité de ce même peuple à choisir en toute lucidité.

Un véritable serpent qui se mord la queue et qui laisse entendre des théories qui, par elles-mêmes, nient au peuple son droit de décider de son avenir. N’est-ce pas là que gît le pêché originel de nos démocraties naissantes, qui ramènent tout aux élections, à leur organisation, leur gestion, leurs objectifs, etc. ? Combien de pays courent derrière des élections qui n’arrivent jamais ; combien vivent les affres de contentieux électoraux ; combien peinent à trouver l’élection qui les sortirait d’affaires… ?

Tout n’est-il pas parti du sens premier donné à ce qu’on a appelé «vent de démocratie» et qui, toutes analyses faites, visait à changer les pouvoirs en place par des élites généralement expatriées et employées dans les grandes organisations internationales (Banque Mondiale, FMI…) et autres multinationales ? On a voulu des têtes pleines en faisant fi des réalités locales et particulièrement des programmes de partis puisqu’on avait décrété la fin des idéologies avec la chute du mur de Berlin. Dès lors, le débat politique était vide de tout contenu, les populations étant amenées à faire foi aux promesses des messies qui décidaient de descendre de leur piédestal et de leur confort douillet à l’extérieur pour venir s’occuper de leurs problèmes existentiels. On le sait, ce fut un fiasco total. Là où ces élites ont réussi à se faire élire, on sait qu’on a très vite déchanté tant sur le plan de l’encrage de la démocratie que sur celui du développement. La preuve, aucun de ces grands intellectuels n’est encore aux affaires et rares sont ceux qui sont restés dans leurs pays. Dans la plupart des cas ils se sont révélés plus despotes que les «dictateurs» qu’ils ont remplacés et plus prédateurs par rapport aux biens publics que la génération précédente. Là où les transplantations ont échoué, on peine à trouver des gens capables de rappeler les espoirs dont ils étaient porteurs eux-mêmes étant retournés, comme ils étaient arrivés, à leur vie de fonctionnaires internationaux. C’est dire qu’on nous a vendu du vent et des chimères. Depuis cette époque, les élections sont réduites à des questions de personnes tout comme l’est aujourd’hui l’alternance qui a hérité totalement de cette vision tronquée de la démocratie.

Comment expliquer autrement toutes ces batailles menées parfois aux prix de vies humaines dans tous nos pays pour dit-on des élections propres avec toujours en arrière-fond ce sentiment qui veut qu’il n’y a d’élections propres que lorsque les pouvoirs en place sont défaits ? Voilà pourquoi, à tort ou à raison, nous avons d’abord récusé nos administrations pour leur préférer des structures dites ici indépendantes, là autonomes, persuadés que le problème était à ce niveau. Puis nous nous sommes étripés sur ces urnes dont la transparence était réputée pouvoir garantir celle des scrutins avant de nous rendre compte qu’il fallait bien plus pour forcer les alternances qu’on nous promettait. Ainsi avons décidé de mettre l’accent sur les instruments de votation au prétexte que si l’alternance était toujours un mirage c’était le fait des fraudes massives, etc. Depuis lors, nous voilà lancés à corps perdus vers les cartes biométriques infalsifiables. Jamais les programmes ne sont apparus comme pouvant être la clé du problème. Un peuple majoritairement analphabète connaît-il ses intérêts ? Il faut croire que «Non» pour nos experts. Et le principe fondateur de toute leur démarche reste la même. Point d’élection propre s’il n’y a pas alternance ! Retour donc à la case départ. Avec tous les démons qui vont avec. Pour se donner toutes les chances de parvenir à cette alternance, on n’hésite pas à lui donner un coup de pouce. Et voilà les clauses limitatives du nombre des mandats présidentiels consécutifs. L’arme absolue qui devrait mettre un terme aux «présidences à vie» et forcer le renouvellement du personnel dirigeant. Là où les urnes ont échoué, là où la démocratie a été incapable d’apporter les résultats attendus, on a fait appel aux «consensus nationaux». Y toucher est la pire infamie !

La situation que vit la Guinée en ce moment illustre parfaitement le fait. Alors que l’élection présidentielle est prévue pour avoir lieu en 2020, le seul débat qu’on entend a trait aux conditions pour créer… l’alternance !

Plus que la démocratie, l’alternance est devenue la mère des batailles et comme à l’origine, on veut dessaisir le personnel politique au profit de la société civile jugée plus apte à mener le débat. De là, on voit des organisations s’en réclamant monter au créneau. Il n’est pas jusqu’aux religieux à s’inviter dans le débat ; le plus naturellement. Au nom de la paix sociale et de la peur des violences qui pourraient résulter du débat politique, on invite à ne pas laisser le peuple s’exprimer et à privilégier les compromis intéressés. Un choix discutable qui commande de s’interroger sur la perspicacité d’une telle analyse.

Bakary Koné

 

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