Fatoumata Yarie Soumah, Garde des sceaux, ministre de la Justice et des Droits de l’Homme,

Depuis le 5 septembre dernier, l’opération de charme du pouvoir kaki continue de plus belle. Et les populations, en général jusque-là acquises à la cause du Comité national du Rassemblement pour le Développement, applaudissent des deux mains chaque fois que le CNRD sort de son chapeau, pardon de son béret une décision ou une réforme majeure.

La dernière en date ? La création ex-nihilo (l’organe législatif de la transition n’étant pas encore en place) d’une Cour de répression des infractions économiques et financières – la CRIEF.

Belle initiative pour marquer les esprits et afficher sa volonté politique d’aller en croisade contre les prédateurs économiques et financiers.

Dans un pays réputé être l’un des plus corrompus du continent, une telle décision   ne peut que rencontrer l’adhésion des citoyens qui ont le sentiment que tous leurs malheurs viennent de la malgouvernance et de la corruption ambiante.

Sur un plateau de télévision, la ministre de la Justice a voulu rassurer ceux qui ont des appréhensions quant à l’impartialité de la CRIEF, en martelant qu’il ne s’agirait en rien de faire des règlements de compte et que les droits des accusés seront garantis.

Il est vrai que contrairement à certains tribunaux spéciaux du même genre, telle la Cour de répression de l’enrichissement illicite – CREI – du Sénégal, avec notre CRIEF à nous il y a a un double degré de juridiction, et au-delà il existe bien sûr la possibilité de se pourvoir en cassation auprès de la Cour suprême.

Cependant, il serait prudent, même en estimant qu’elle soit tout à fait de bonne foi, d’apporter un bémol aux assurances brandies par la Garde des Sceaux.

La corruption, la gabegie et autres formes de concussion occupent une place de choix dans les arguments avancés par le colonel Doumbouya pour justifier son coup de force. Si, d’ores et déjà, il y a, toujours selon la ministre, une quarantaine de dossiers qui attendent dans les tribunaux de première instance et autres, l’on ignore encore jusqu’à quelle période va remonter l’action de la CRIEF.

Pour le commun des Guinéens, au regard des justifications évoquées plus haut par l’actuel homme fort du pays, cela devrait d’abord logiquement concerner le règne de celui qui vient d’être renversé. En argumentant comme il l’a fait, et surtout en s’engageant à traquer les bandits à col blanc, à récupérer les biens mal acquis, c’est comme si le tombeur du président Alpha Condé, tout en attestant de l’effectivité de délits et crimes pourtant pas encore établis, faisait une promesse à ses compatriotes.

Le problème avec ce genre de promesses, c’est qu’on peut se sentir obligé de trouver, coûte que coûte, les biens mal acquis, de montrer du doigt les délinquants économiques, pour satisfaire une demande sociale qu’on a soi-même contribué à construire. Si d’aventure la CRIEF faisait choux blanc, ou ne mettait pas en évidence des cas réels de prévarication d’une ampleur telle qu’on se l’imagine généralement, l’opinion ne comprendrait pas. Pour elle, un tel scénario est une probabilité non envisageable qu’elle ne supporterait pas.

Dans un contexte post-coup d’Etat, les anciens barons du pouvoir sont ainsi fragilisés par une présomption de culpabilité qui ne dit pas son nom (retrait des passeports, gel des comptes bancaires, etc.), et sont tout indiqués à être jetés en pâture à une société avide de coupables et assoiffée de vengeance, pour conjurer une misère qu’elle traîne, tel un boulet, depuis des décennies sous les régimes qui se sont succédé en Guinée. Et quand on ajoute à ce tableau une justice qui a récemment avoué son inféodation à l’ancien exécutif, à travers le mea-culpa de certains magistrats devant le colonel Doumbouya lors d’une rencontre au Palais du peuple, et qui pourrait y voir une occasion de redorer son image en épousant l’air du temps, on est en droit de se demander si la sérénité sera au rendez-vous.

Et si nos magistrats de la CRIEF nous surprenaient ?

C’est vrai qu’avec un si, outre mettre Paris dans une bouteille, on peut également espérer voir, du jour au lendemain, notre justice revendiquer et assumer enfin son indépendance.

Parenthèse est une chronique de l’émission « Cartes sur Table » sur Ndimba radio (100.1), à partir de 10 h du lundi au vendredi.