Cher Père Noël

Dans quelques heures Noël sera là avec ses joies, sa ferveur et ses cadeaux.

C’est le temps de t’écrire, au moment où sans doute tu es attelé à  remplir ta hotte. Bien que je ne sois plus, depuis maintenant des dizaines d’hivernages, un enfant. En tout cas pas de ceux qui se lèveront demain aux premières lueurs du jour, la gorge nouée et le cœur battant la chamade, pour chercher sous le lit ou ailleurs dans la maison leurs cadeaux.

A vrai dire, si comme beaucoup d’autres, y compris des enfants, je ne crois pas tellement en ton existence, je suis de ceux qui se disent que si tu n’étais pas une réalité, il aurait fallu alors t’inventer.

Cher Père Noël,

ici en Guinée, nous arrivons au bout de l’année qui s’achève pratiquement sur les rotules.

Après ton passage en 2020, le « Fama » qui trônait à Sékhoutoureya, pourtant gratifié d’un mandat de plus (qui s’avérera en être un de trop), s’est mué en une sorte de Père fouettard.

On a menacé de couper des queues, et beaucoup, surtout dans son entourage, ont craint de voir leurs têtes rouler à leurs pieds. Avec la cherté de la vie, le panier de la ménagère et le moral des Guinéens se sont retrouvés en berne.

Pendant qu’à Conakry et alentours, le vacarme des bulldozers démolissant les habitations de pauvres citoyens, couvrait à peine les lamentations des victimes. Curieusement, les cibles semblaient être de préférence des bleds où pourtant le « Fama » aurait pêché le plus de voix lors de sa dernière présidentielle.

Dans certaines chapelles politiques, face à la désespérance, la prière « Notre Père » avait fini par prendre une tournure plutôt hérétique.

Comme ceci  :

– « Père Alpha qui se croit maître de la Terre et des Cieux

– Que ton nom soit honni

– Que ton règne s’achève enfin

– Que ta volonté ne soit plus faite sur la terre comme au ciel

– Pardonne-nous notre déception, comme nous pardonnons aussi à ceux qui ont voté pour toi

– Ne nous soumets pas à la tentation de te virer, mais délivre-nous de ce mal-vivre ».

Finalement, sans cantiques ni incantations, une unité d’élite de la grande muette a décidé de faire parler la poudre. Il était admis qu’en Guinée on ne remplace jamais un chef de l’Etat de son vivant. Un ancien légionnaire est venu, il ne le savait pas : alors il l’a fait !

Cher Papa Noël,

on ne peut pas affirmer que l’on soit pour autant sorti de l’auberge. Certes, l’opération de charme du nouveau maître du pays continue d’opérer. L’applaudimètre est à son comble, le grand remplacement se poursuit dans l’administration publique, même avec le bout du canon on caresse à tout va dans le sens  du poil, les effets d’annonce se multiplient. Mais au moins une inconnue demeure : que nous réserve cette autre transition, quand et comment connaîtra-elle son dénouement ?

A l’orée de l’année nouvelle, avant de diriger ton traîneau sur la Guinée, j’aimerais que tu le saches cher Père Noël. Dans mon pays, la faillite de l’Etat les inégalités sociales, la grande précarité, l’insécurité, le manque d’eau potable, les coupures d’électricité, le désordre moral et la démagogie sont toujours d’actualité.

C’est pourquoi je t’implore, « Petit Papa Noël, quand tu descendras du ciel » :

– De ne pas oublier de placer « Rudolf », ton neuvième renne, devant ton traineau pour éclairer le chemin. Tu devrais aussi te munir de quelques bougies, parce que tu pourrais trouver le pays plongé dans le noir.

– En fréquentant certains quartiers ou villes, fais très attention, sinon tu risques d’être molesté et délesté de tes cadeaux par des bandits armés de PMAK.

– S’il t’arrives de regarder notre « télébidon » nationale, daigne inspirer ses responsables pour trouver autre chose que ces JT « staliniens » et cette grille insipide, même avec l’aide ou non d’un directeur des programmes improvisé en la personne du Colonel Doumbouya himself.

–  En plus des poupées, tu pourrais prévoir quelque chose pour les petites filles, souvent victimes de viol de la part de satyres dans les rues, les écoles et même des les hôpitaux. Peut-être que des ceintures de chasteté avec de solides cadenas pourraient faire l’affaire.

Enfin, cher Père Noël,

je te conjure de donner, en guise de cadeau, à toute cette faune de civils et de galonnés qui ont la prétention de nous gouverner, la bonne foi et le sens de l’intérêt général.

Ainsi, au terme de la transition, mes compatriotes trouveront le ou les guides qu’il leur faut. Sans avoir besoin, pour suivre l’Etoile du Berger, des services de Gaspard, Melchior et Balthazar, les rois mages.

Bon courage pour tes livraisons durant cette nuit du 24 et 25 décembre, avant de prendre tes vacances…d’un an !

Parenthèse est une chronique de l’émission « Cartes sur Table » sur Ndimba radio (100.1), à partir de 10 h du lundi au vendredi.