Lorsqu’en septembre 2014, la Guinée a été désignée comme potentielle organisatrice de la CAN 2023, comme bon nombre de Guinéens, la première réaction a été une profonde joie de voir enfin notre pays accueillir un événement sportif d’une telle ampleur et qui, sans aucun doute, va permettre enfin à notre pays d’être à la lumière tant au niveau continental que mondial.

Organiser une Coupe d’Afrique des Nations est une grande responsabilité et une très grande fierté. Même s’il y a matière à être pessimiste sur notre capacité à organiser cette CAN 2023, je pense que la Guinée, peut relever le défi et parvenir à organiser l’une des plus belles CAN de l’histoire. Toutefois il y a des impératifs incontournables.

C’est pourquoi, j’aimerais attirer l’attention des différents responsables guinéens sur le fait que la CAN 2023, c’est presque demain ; cinq années ça passe très vite, surtout que la dernière année c’est souvent l’année des tests.

Avant toute nomination des membres qui vont composer le Comité d’Organisation de la CAN (COCAN), nous devons nous demander quelle CAN nous voulons pour notre pays ? Si l’organisation de la CAN ne devait bénéficier qu’à une seule partie du territoire national, nous aurions commis une très grave erreur. Il se trouve qu’aujourd’hui, que l’essentiel du sport guinéen, toutes disciplines confondues, est cantonné en Basse Guinée essentiellement. Il faut absolument rééquilibrer les choses, en faisant en sorte que chaque région naturelle puisse profiter de cette opportunité, pour amorcer enfin, un véritable début de développement.

Nous devons d’abord éviter les erreurs commises par les autres pays qui, ces dernières années, ont organisé la CAN, sans réellement réfléchir sur l’utilisation future des infrastructures sportives de sorte que ces pays se trouvent aujourd’hui endettés, avec des infrastructures sportives qui sont en train de tomber en ruines faute d’entretien adéquat et de prévisions de rentabilité de ces infrastructures sportives.

Nous devons opérer un changement radical de mentalité : Il faut une vraie prise de conscience des Guinéens, (quel que soit notre statut social ou notre appartenance politique), il faut opérer un véritable changement de mentalité, développer le sens du sacrifice. On ne pourra bâtir un futur meilleur pour nos enfants que si nous acceptons de fournir les efforts nécessaires aujourd’hui. Refusons la médiocrité et soyons exigeants avec nous-mêmes.

Dans cette perspective, la construction d’un projet global de développement sera nécessaire ; une sorte de Plan « Marshall » à la guinéenne, pour les cinq prochaines années et qui pourra bénéficier à tout le monde.

Compte tenu de l’état actuel de notre pays, il serait totalement irresponsable d’investir des milliards uniquement sur le football si cela n’est pas compris dans un projet global de développement socio-économique et sportif du pays.

A la lecture des contributions de certaines personnalités du football guinéen qui militent pour l’organisation de la CAN en Guinée, leurs analyses semblent pertinentes sur bons nombres de points, sauf sur les solutions préconisées.

Des pays comme le Gabon ou la Guinée Equatoriale, ayant déjà accueillis la CAN ces dernières années, ne sont pas de bons exemples à suivre car ils représentent justement tout ce qu’il ne faut pas faire aujourd’hui (en termes de gaspillage des ressources publiques).

Il est surtout naïf de croire qu’un investisseur, quel qu’il soit, peut donner des millions voire des milliards d’euros sans contreparties. Malheureusement, ces dernières sont souvent très douloureuses pour les générations futures.

Les décideurs africains, le plus souvent, construisent ou négocient la réalisation d’infrastructures sportives sans réfléchir malheureusement à la rentabilité future de ces réalisations.

C’est ce qui fait que, très souvent, ces infrastructures « offertes » par des pays comme la Chine ou tout autre « investisseur » tombent en désuétude (exemple du Stade Léopold Senghor à Dakar ou encore de bien d’autres stades africains et même les plus récents comme le nouveau stade de Nongo qui, bien qu’on le dit terminé, n’est toujours pas fonctionnel…).

Nous Guinéens, nous devons nous montrer beaucoup plus inventifs, beaucoup plus responsables, car on ne peut pas dire qu’on ne savait pas.

Dans un pays qui compte aujourd’hui moins de 13 millions d’habitants, avec près de 60% de pauvres, où le salaire moyen au niveau de la fonction publique est de moins de 200 euros (environ 2 millions GNF), il est légitime de se demander, comment faire pour rentabiliser un stade de 50 000 voire 60 000 places. La réponse coule de source : il n’y a aucune possibilité de le rentabiliser.

Il est important de souligner que même dans les pays développés, où on a un réel modèle économique correspondant à leur modèle de société, à quelques exceptions près (c’est-à-dire des stades anglais en général, les stades allemands, quelques stades en Espagne (Santiago Bernabéu, Le Camp Nou, le stade Vicente Calderon…) et en France (Le Parc des Princes qui abrite le PSG, Le Parc Olympique Lyonnais qui abrite l’Olympique Lyonnais), pour ne citer cela, tous les autres stades de plus 30 000 places sont déficitaires et ne survivent que très difficilement grâce aux subventions publiques.

Un complexe sportif n’a de sens que s’il y a une réalité économique derrière ; de sorte qu’une fois l’infrastructure livrée, elle pourra générer des revenus lui permettant de rembourser l’investissement initial et de couvrir les frais de fonctionnement. Des solutions existent pourtant, et ces dernières passent par la bonne gestion des ressources financières destinées au football. A cet égard, la nomination d’un entraîneur local à la tête de l’équipe nationale de Guinée est plus que salutaire…

La billetterie lors des matches, en plus de la possible location de toutes les futures infrastructures sportives, cumulées avec le système de naming (qui consiste à donner le nom d’un stade à une grande entreprise moyennant une subvention annuelle), va permettre de dégager des revenus annuels qui pourront servir au remboursement de la dette et des frais de fonctionnement et le reste sera distribué aux différents clubs qui vont occuper le stade après la CAN et permettre le développement du sport guinéen en général.

Les données chiffrées sont disponibles pour la modélisation économique de la rentabilité de ce genre d’investissement dans les infrastructures sportives et peuvent permettre de créer un business plan. Tous ces revenus vont permettre à la fois de rembourser les bailleurs de fonds et de couvrir les frais de fonctionnement de ces complexes.

Nous devons également encourager la formation des entraîneurs dans une vision à moyen et long terme pour éviter d’avoir à payer des salaires impossibles à supporter par nos finances publiques à des entraîneurs étrangers, souvent en quête de relance de leur carrière émiettée par de multiples échecs, qui plus est, n’ont aucune obligation de résultat.

L’autre élément de réflexion est qu’il me parait très important d’encourager les anciennes gloires du football guinéen à passer leur diplôme d’entraineur, de Manager.

Dans le cadre d’un plan global, il est plus qu’essentiel que le Ministère de la Jeunesse et des Sports en association avec le Ministère de l’Education Nationale réfléchissent sur un maillage au niveau national afin que dans chaque région naturelle de la Guinée, les meilleurs jeunes (garçons comme filles), dans tous les sports, soient détectés dès l’âge de 12 ans et qu’ils soient suivis afin qu’ils puissent intégrer des structures régionales créées à cet effet ; et permettre que les meilleurs puissent intégrer les équipes nationales par catégorie d’âge. Cela peut nous permettre dans les cinq années à venir d’avoir un réservoir de sportifs permettant une meilleure représentation de notre pays.

Sans ce travail en profondeur, il est évident que quelques soient les milliards qui seront investis, nous ne serons pas en mesure de relever les défis et la confiance qui ont été placés en notre pays.

En résumé, pour une CAN réussie et qui pourrait avoir un effet dynamique pour tout le pays :

Il tout faire pour créer un complexe multisport dans chaque région naturelle de la Guinée : comprenant un stade de 30 000 places maximum dans la capitale, avec des loges, totalement autonome en termes de dépendance énergétique, avec autour des équipements pour les autres sports (complexes multisports, terrain d’athlétisme ; et dans chaque région naturelle un stade de 15 000 places maximum, avec les mêmes équipements que dans la capitale (complexes multisports pour les autres sports collectifs, terrain d’athlétisme…).

Il faut la construction d’infrastructures routières permettant de relier toutes les régions naturelles de Guinée

Il faut encourager le développement d’infrastructures hôtelières par des investissements privés.

Il faut une réelle politique de lutte contre l’insécurité : quand on reçoit des supporteurs venant de tout le continent et du monde entier, il faudra leur assurer une sécurité sans faille.

Il faut lutter contre l’insalubrité de nos villes : la Guinée doit retrouver sa fierté et sa propreté d’antan.

Il faudra désormais dans tous les contrats qui seront négociés, inclure un transfert de savoir-faire (technologies) : il faut imposer que toutes les entreprises étrangères qui vont venir travailler en Guinée soient obligées d’avoir dans leur effectif un certain pourcentage de salariés guinéens, ce qui peut permettre à certains jeunes de trouver du travail et peut-être de faire naître des vocations.

Il faut adapter notre arsenal juridique et judiciaire pour sécuriser et encourager les investisseurs privés (guinéens et étrangers), à venir investir en Guinée.

Sans de réels changements, nous ne serons pas en mesure de relever le défi qui attend notre pays.

Amadou BANGOURA, France

bangoura.amadou@hotmail.fr

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