Le président Alpha Condé a plus d’une fois rencontré  M. Bah Oury en France. Ce dernier, exilé politique, est condamné  par contumace en Guinée  dans le cadre de la tentative d’assassinat   contre M. Alpha Condé  datant de 2011. Monsieur le président a donc rencontré une personne condamnée par la justice guinéenne.    Les autres condamnés croupissent dans nos geôles et  certains sans avoir reçu le jugement dû.  Ceux qui, par ingéniosité, réussissent à s’éluder de  notre justice ; qui ne s’applique qu’aux faibles, se font rencontrés par le président qui négocie  les modalités de leur retour en Guinée. Et ce,  au nom d’une réconciliation  qui n’est que politique.  J’aime bien l’idée de la réconciliation, mais celle politique  ne  me  séduit point.

Pour certains de nos compatriotes, Monsieur  le président doit œuvrer à la cohésion nationale, ce  n’est pas une mauvaise idée celle-là. Mais une telle ambition exige des méthodes qui soient dignes d’admiration. Mieux,  qui permettent qu’on y arrive  sans désintégration des intérêts  d’une partie de  la nation, qu’elle soit une entité politique, une communauté ou des citoyens. Notre cher président, est un politicien qui calcule tout, si ce n’est pas le calcul, son intuition l’empêche de  faire des cadeaux désintéressés.  Rencontrer Bah Oury, n’est pas un cadeau pour lui encore loin une faveur. La quête de son intérêt  personnel  conduisit Alpha Condé et y arriver.  Pour paraphraser Lord  Adam Smith ,  je dirais : «  Ce n’est pas de la  bienveillance de M. Alpha Condé , président de la République ,  commandant en chef des forces armées , père de la nation etc., qu’il rencontra M. Amadou Oury Bah  , il le fit à cause du soin qu’il porte à ses intérêts  personnels .  Ce n’est pas à son humanisme que ce dernier s’adressa pour négocier de ses modalités de retour en  Guinée  ou d’amnistie, mais  à son égoïsme.  Il n’a jamais été question de parler de ses besoins de liberté, mais des avantages d’Alpha Condé. »

Bah Oury   a toujours suspecté ses camarades du parti d’avoir profité de son exil forcé pour  le marginaliser à jamais. A ses yeux, son exil n’est que bénédiction déguisée pour  ceux qui n’avaient jamais supporté sa présence  et ses convictions.  Le président Alpha Condé  profite de  la crise de confiance entre les cadres de l’UFDG pour dynamiter leur parti.  Il veut l’affaiblir à  jamais.  L’opposition, l’est presque, l’UFR ayant déjà déclaré ne pas se reconnaitre d’elle.  C’est son droit de rencontrer qui bon le semble, mais il faut respecter les lois de la République et ses  valeurs. On ne peut pas  crier partout avoir hérité d’un pays et non d’un Etat et de manquer de faire émerger cet Etat  quand l’opportunité de poser des substrats se présente. C’est une inconséquence !

Monsieur Alpha Condé  n’a pas besoin de rencontrer  un condamné  pour  discuter de ses modalités d’amnistie. Il discuta, en vérité d’autres choses, des faveurs.  C’est un deal : la liberté à toi  avec des honneurs et  telle faveur, pour moi.  Nonobstant, cette formule un peu provocatrice et  notre conception de cette façon de faire, si tous  les condamnés avaient été  rencontrés,  l’acte aurait été un peu acceptable, d’un certain point de vue.  Sans nul doute, la personne rencontrée et condamnée a un certain poids, dispose des capacités. En Guinée, les acteurs politiques se livrent à une sempiternelle  lutte des intérêts et les autres sont en otage. Quand un politique dérange par son sens de l’Etat, la cabale survient.  Quand il se distancie et se montre prompt à coopérer,  il reçoit les honneurs.  L’appareil de l’Etat est devenu le lieu et la place de la fabrication des ennemis imaginaires ou  réels, de règlement des comptes, des compromis  abscons et dangereux pour nos institutions.   Rien n’est donc désintéressé.   Pis, la décision de la justice est foulée du pied et par le président devant  œuvrer à améliorer  l’efficacité de nos instituions.  Par celui devant promouvoir  le principe de  la séparation des pouvoirs et de leur équilibre .  Nous sommes dans une collision des pouvoirs et peu d’entre nous, ont le courage de le dire.  Quid de l’inhibition de l’action  collective ou du cynisme !

Les manquements du président prêtent les flancs à  la critique habile et c’est à celle-là que je me livre.  L’idée de l’amnistie n’est pas mauvaise, mais la façon de l’accorder pourrait l’être.  L’amnistie ferait effacer les condamnations prononcées, mais celles-là n’ont pas été reconnues par tous les condamnés. Les faits, eux, ne le seront guère, mais les actes criminels condamnés, le seront. Certains condamnés sont encore dans nos prisons, humiliés et d’autres y sont   sans avoir été jugés. Ces gens-là veulent aussi rencontrer le père de  la nation.   Ce ne serait aucun mal car eux  au moins ne se sont pas éludés de notre justice.  Si l’amnistie, à accorder, est individuelle et au profit de la seule personne de  M. Bah Oury , elle serait une insulte à notre justice .  Je n’ai rien contre qui que ce soit, mais je suis un républicain. J’ai toujours défendu la justice, mais pour tous et la liberté aussi.  Si elle est accordée à  tous, ce serait un bien, mais aussi une amnésie si tout l’effort se limitait à elle .   Comment peut-on nous pousser à oublier des actes qui ne pourront jamais l’être  en abusant de la loi qui n’est jamais respectée et qui ne s’applique qu’aux faibles ?  L’amnistie qui conduit à  faire valoir l’injustice est une amnésie.

Le président Alpha Condé   qui  veut se montrer ferme face à l’impunité a été sélectif dans sa démarche. Cette sélectivité n’est pas sans intérêts. Il veut  de la prison pour certains détenus, de  la réconciliation avec d’autres, ceux –là qui réussissent à s’éluder de notre justice qui doit s’appliquer à tous.  Ses actes sont des incitations  à ne pas respecter la  décision de justice, surtout quand on peut se soustraire d’elle ; d’une justice que l’exécutif  voudrait  qu’elle ne s’applique qu’aux faibles et pauvres. C’est aussi une incitation à faire de la politique et  pis à servir  de caution au président dans son dessein de dynamiter l’opposition politique. J’ai toujours eu la dent contre notre opposition, malgré ses tares elle ne mérite pas une disparition.

Si l’amnistie doit être accordée  à tous,  Alpha Condé devrait  rencontrer  les autres condamnés. D’ailleurs, l’amnistie n’est plus une option, mais une obligation. Car les manquements du président de la République sont tellement graves qu’il a œuvré à l’affaiblissement de la justice  guinéenne et que l’amnistie collective s’impose comme évidence.   Comme les démarches d’Alpha Condé  justifient d’elles-mêmes l’amnistie, cette-là doit être sans amnésie.  Le président Alpha Condé doit donc veiller à ce que ceux qui ont été condamnés dans cette affaire de tentative d’assassinat  contre sa personne  et qui croupissent en prison bénéficient des réparations à la fois matérielles et symboliques.  Ceux dont  l’emprisonnement a empêché l’exercice de leur fonction et la jouissance de leurs libertés doivent être indemnisés.   Les dommages qui subissent sont trop grands pour passer sous silence cette injustice. Ils auront aussi  droit à  la réhabilitation de l’honneur. Que ceux qui bénéficient de l’indulgence  de la justice parce qu’ils peuvent rencontrer le président de la République et ceux qui subissent l’excès de fermeté parce qu’ils sont dépourvus de moyens et de capacités  ne bénéficient point de la même amnistie qui doit être collective.   Les lésés ont droit aux réparations.  L’amnistie pour tous et les réparations pour les lésés.

Soit la  justice s’applique à tous et avec les mêmes droits au jugement dû et fermeté, soit elle ne s’applique à personne. Mais quand la justice devient un instrument d’oppression, elle devient dangereuse. N’est-ce pas l’une des raisons pour lesquelles les Guinéens se rendent justice eux-mêmes et que la loi du talion triomphe dans nos villes ?  La fermeté pour les faibles et l’indulgence pour d’autres à cause des intérêts politiques, c’est de la justice sélective.  La justice sélective, nous la répudions ! Et, au nom des valeurs de la République de  Guinée  en otage aux intérêts politiques et calculs similaires. Oui à l’amnistie mais non à  l’amnésie !

Ibrahima SANOH

Citoyen guinéen