Tout laisse croire qu’il s’agit d’un retour planifié. Les séquences successives du film sont les suivantes : démission de l’armée nationale, marche des femmes en forêt pour réclamer son retour, et acte de candidature à la prochaine élection présidentielle prévue en octobre 2015. Cette fois-ci, l’ancien capitaine de l’armée guinéenne, dramatiquement sorti du pays il y a environ cinq ans, semble résolument décidé à y retourner, en forçant tous les barrages. Avec l’annonce officielle de sa candidature, Dadis tombe comme un cheveu dans la soupe bien bouillante du monde politique, remuant les leaders de la mouvance et de l’opposition dans leur zone de confort, et imposant  de facto sa prise en compte dans leurs agendas.

Depuis son installation au pouvoir, le Président de la République a décéléré dans la mise en branle de la procédure judiciaire contre Dadis Camara, alors chef de l’État, lors des tueries du 28 septembre 2009 au grand stade de Conakry. Deux raisons semblent expliquer cette attitude : le Président voulait ménager la sensibilité de l’électorat de la forêt et ne pas se compliquer la tâche à son égard dans la perspective des prochaines échéances électorales. Il redoutait aussi les conséquences fâcheuses d’une possible fragilisation du processus de stabilisation politico-sécuritaire du pays en cas de poursuite des autres membres influents de la junte militaire dont le potentiel subversif n’était pas encore anéanti.

Ainsi, on se demande, si le Président de la République ne va pas désormais payer les frais de la stratégie qu’il a jusqu’à présent adopté dans le dossier Dadis Camara. En effet, l’électorat de la forêt, quand bien même qu’il soit jugé hétérogène est déçu du Président  Condé  à cause de la non tenue de sa promesse de mettre un terme à l’exil forcé de Dadis. A cela s’ajoute, la colère des victimes des massacres du 28 septembre qui nourrissaient l’espoir que le Président de la République allait faire juger Dadis, soit par la justice guinéenne, soit par la Cour Pénale Internationale (CPI).

Dans ces circonstances, quelles sont les marges de manouvre du Président de la République face au retour de Dadis en Guinée. Deux options sont envisageables : Premièrement, il peut faire accélérer la procédure judiciaire contre lui dès son retour, dans le double but ultime de le neutraliser politiquement et de satisfaire les victimes des tueries du 28 septembre qui réclament que toute la lumière soit faite dans cette affaire. Cette démarche risque cependant d’être perçue par les nostalgiques de Dadis comme une manœuvre politicienne qui ne manquerait pas de polluer leur relation avec le Président qui se prépare pourtant à être candidat à sa propre réélection. Sans compter que techniquement, le temps lui est compté pour faire régler sereinement par voie judiciaire, le contentieux des douloureux événements du 28 septembre 2009, et espérer en tirer un quelconque avantage politique.

Deuxième option, le Président de la République peut, comme il l’a fait depuis son élection à la magistrature suprême du pays, empêcher le retour de Dadis en Guinée pour gagner encore du temps. Mais là, il risque de déclencher contre lui une tornade de critiques venant de toutes les directions. D’abord  de l’opposition, au sein de laquelle un consensus semble se dégager sur le droit de Dadis, en tant que citoyen bénéficiant de la présomption d’innocence, de retourner au pays et de se présenter à l’élection présidentielle. Ensuite des victimes des tueries du 28 septembre qui attendent de pied ferme son retour pour rendre compte des événements de cette date. Enfin des partisans de Dadis, qui le créditent d’un destin exceptionnel.

Dans l’une ou l’autre option, Dadis est comme une patate chaude entre les mains du Président de la République, dont il aurait bien voulu se passer à quelques mois de la présidentielle, qu’il tient organiser à la date prévue contre vent et marée.

Youssouf Sylla, analyste