Dans cet entretien accordé à notre reporter, Alpha Mamadou Diallo parle de sa toute première œuvre littéraire, ‘’nuit blanche à Dalaba’’, un recueil de nouvelles littéraires. Un recueil qui raconte des évènements qui se sont déroulés sous la première République. Pour cet écrivain, on n’écrit pas un livre pour s’enrichir. Il invite chacun, surtout ceux de sa génération, à se mettre à écrire afin de restituer le passé à la nouvelle génération.

LNuit Blanche à Dalaba. Quel résumé peut-on faire de cette œuvre ?

Alpha Mamadou Diallo : Le narrateur a fait le lycée-collège de Dalaba au début des années soixante, quand il était très jeune, quand il avait 12 à 13 ans. Quarante ans après, tout à fait par hasard, il se retrouve dans la chambre qu’il avait occupée quand il était jeune. Il n’est pas arrivé à dormir tellement que son émotion était grande. Toute la vie antérieure à cette nuit, toutes les histoires vécues pendant quarante ans se sont mises à défiler dans sa tête. Il s’est rappelé certaines de ces histoires et c’est le résultat de ce retour en arrière qui se trouve dans ce livre.

Pourquoi le titre « Nuit blanche à Dalaba » ?

En fait, le narrateur s’est rendu à Dalaba pour rejoindre une équipe de recherche d’un projet qu’il dirigeait. Quand l’équipe bougeait de Conakry, il avait eu des problèmes à régler à la banque pour les frais de recherche et tout le reste. Et puis, il est arrivé à Dalaba après minuit. Il avait réservé par téléphone une place au grand hôtel.  Mais une fois sur les lieux, il trouve que l’UNICEF occupait tout l’hôtel pour un séminaire, et donc il s’est retrouvé sans point de chute. En cherchant où dormir, il est tombé sur l’ancien collège qu’il avait fréquenté, et les locaux avaient été squattés en quelque sorte, pour devenir un hôtel de fortune. Par hasard, on le loge dans la chambre qu’il occupait lorsqu’il était petit. Cette nuit-là, il n’a pas dormi, à cause de l’émotion, il a fait défiler au cours de cette nuit blanche certaines histoires qu’il a vécues dans sa vie. C’est pourquoi le livre porte ce titre de « nuit blanche à Dalaba ».

Quand est-ce que vous avez eu l’envie d’écrire ce livre, et ça vous a pris combien de temps ?

J’avais écrit des histoires, peut être au nombre de 2 ou 3, il y a un bon moment. Mais vous savez qu’en 2010, j’ai eu un grand malheur. J’ai été nommé recteur de l’université de Kankan et en m’y rendant pour prendre service j’allais avec ma femme et ma fille, on a eu un accident au cours duquel ma femme est décédée. Ma fille et moi ainsi que les amis qui nous accompagnaient, nous avons eu beaucoup de traumatismes aussi. Le ministre qui m’avait nommé à Kankan, voyant cela, a cherché à me ramener à Kindia parce que je ne pouvais pas être à Kankan, ma famille est là sans ma femme. Il m’a mis à Kindia pour que je ne sois pas loin de la famille. Mais immédiatement après le changement de régime, en 2011, on a « confirmé » quelqu’un d’autre à ma place à Kindia,  on m’a mis à la marge.

Donc, je me suis retrouvé à la maison, je n’avais nulle part où aller sauf si j’allais donner les cours une ou deux fois dans la semaine.

Quand je n’ai pas cours.  Je suis à la maison en rupture complète avec la vie animée des institutions. Les enfants partis à l’école, je restais seul à la maison toute la journée. Je passais le temps à broyer du noir et je risquais de disjoncter. J’ai mis donc le temps là à profit pour écrire. Chaque matin quand je finis de prendre mon déjeuner, je me mets devant l’ordinateur et puis je me rappelle d’une histoire, j’écris et finalement j’ai fait lire à certains quand j’ai eu environ 15 nouvelles. Ils m’ont suggéré de tout faire pour atteindre 20 nouvelles.

J’aurais pu faire un roman en trouvant un lien entre ces différentes histoires. Mais puisque je sais que les Guinéens ne lisent pas beaucoup, j’ai préféré garder les courtes histoires. Ce sont  donc là les circonstances qui m’ont poussé à écrire ce livre. Cela m’a pris à peu près deux ans.

Dans un passage, vous dites qu’après le complot des enseignants, les internats avaient été supprimés, alors qu’ils avaient commencé à former de petites communautés. Voulez-vous dire que ces internats bannissaient l’ethnocentrisme que nous connaissons aujourd’hui ?

Les internats ont été très utiles parce que des amitiés se sont nouées entre des gens venant de tous les horizons. A Dalaba, on avait commencé à constituer une petite communauté très soudée. On avait des amis venant de partout, de la forêt, de la haute Guinée, de la Basse Guinée parce qu’on nous a mis tous ensemble. Donc les internats avaient quand même cet avantage de gommer les différences entre les ethnies et donc la suppression de l’internat a évidemment annulé cet avantage.

Tous les évènements décrits se déroulent sous la première République. Pourquoi aussi dans ce livre, vous avez préféré utiliser des noms imaginaires ?

En principe ce que je raconte ce sont des faits qui ont été vécus par moi-même ou par d’autres qui me les ont rapportés. Donc étant donné que ce sont des choses qui concernent des gens qui soient là ou pas, je me suis dit, il vaut mieux changer un peu les noms parce que souvent ce qui est intéressant, ce sont les types de comportement plus que les types eux-mêmes. Donc au lieu de mettre le vrai nom, je mets un autre nom parce que pour moi c’est un type de Guinéen que je décris.

Ce qui m’a intéressé, c’est la vie des gens pendant la première République. Toutes les histoires qui sont dans le livre sont des histoires de cette période là. Peut être que pour la prochaine fois je m’intéresserai à la deuxième République. Je voulais décrire l’atmosphère, d’écrire la société telle qu’elle était à l’époque. Quand vous prenez par exemple la grenade banalisée, le militaire qui l’utilisait pour faire la pèche, c’est parce que le militaire souffrait énormément et j’ai dit d’ailleurs que les militaires et les enseignants étaient les laissés pour compte. Pendant la première République, être enseignant était difficile parce qu’on était mal payé et on était très mal vu dans la société à tel point que les gens disaient : « tu enseignes ou tu travailles ? ». C’est comme si enseigner n’était pas un travail sérieux. Les enseignants ironisaient en disant qu’ils avaient le SIDA (Salaire Insuffisant Difficilement Acquis). Et quand on était enseignant on trouvait difficilement une femme. Donc, c’est des choses comme ça j’ai voulu montrer.

On a l’impression qu’à chaque fin de chapitre, vous tirez une petite conclusion ?

Je tire rarement de conclusion parce que mon but, c’est de décrire, de raconter. Je n’ai pas voulu tirer de conclusion ou bien dire c’est ça que vous devez penser. En général, j’ai décrit, j’ai raconté et à chacun de tirer sa propre conclusion.

Dans ce livre vous racontez que Mamady avait voulu faire du journalisme, malheureusement, le régime s’est opposé. Pourquoi en ce moment là, le journalisme n’était pas destiné à n’importe qui ?

C’est une réalité ce que j’ai racontée. C’est-à-dire, qu’avec certains camarades de l’option sciences sociales, nous voulions faire du journalisme. On est allé à Gamal où effectivement on a commencé, et c’est nous qui avons créé le journal « Kharandi » qui a prospéré par la suite. Nous l’avons animé. Mais après dans le livre, j’explique pourquoi Mamady a quitté cette option. Parce que d’abord, il a vu le décret de renouvèlement des bourses, il a trouvé qu’il n’y a pas de journalisme. A la place du journalisme, on a mis finances, or il y avait déjà des gens qui faisaient économie-finances. Donc, il a pensé qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. Il est allé s’inscrire dans une autre filière. Ceux qui étaient dans l’option et ceux qui sont nouvellement venus ont voulu voir le président pour dénoncer les carences de l’option dans l’espoir d’avoir des bourses extérieures.

Le président, qui n’était pas au courant de l’existence de cette option à Gamal, leur expliqua qu’en Guinée, le journalisme n’est pas une profession mais une fonction. Il les conseilla d’aller s’inscrire dans les autres options et au terme de leurs études, si le parti estime qu’ils peuvent être journaliste, ils le seraient. Le critère d’engagement politique était indispensable pour exercer la fonction (et non la profession) de journaliste.

Est-ce votre première expérience littéraire ?

Oui, ce n’est pas mon premier livre, mais c’est ma première œuvre  littéraire. J’ai à mon actif d’autres livres consacrés à ma spécialité ou à d’autres sujets.

Est-ce que vous prévoyez écrire d’autres ?

Si Dieu prolonge ma vie, je n’exclus pas de continuer à écrire. J’ai beaucoup d’autres sujets que j’estime être intéressants.

Quelle place occupe la littérature dans un pays où la jeunesse s’intéresse de moins en moins à la lecture ?

Evidemment, la jeunesse s’intéresse de moins en moins à la lecture. Mais on aime dire que les jeunes ne lisent pas, je dis ce ne sont pas les jeunes seuls qui ne lisent pas, ce sont d’abord les parents. Les Guinéens sont plus à l’aise avec la parole qu’avec l’écrit. Etant donné que les parents même ne lisent pas, les meubles de bibliothèques qui sont dans les maisons sont plutôt des « bibelothèques » contenant des objets décoratifs et non des livres. On accuse les jeunes. Je pense que s’il y a des choses intéressantes, des choses qui les impliquent directement, ils peuvent lire. C’est pour cela qu’il est important que les gens de notre génération racontent des faits qui les touchent directement et qui peuvent les amener à lire.

Est-ce que « Conakry capitale mondiale du live » a permis aux écrivains d’écouler leurs marchandises ?

Je crois qu’on n’écrit pas un livre pour s’enrichir et le livre n’est pas une marchandise ordinaire. Comme nous venons de le reconnaître, les Guinéens ne lisent pas beaucoup, et en conséquence, très peu d’entre eux achètent les livres. Sans compter que s’il faut choisir entre le sac de riz et le livre, il n’ya pas à hésiter longtemps. En tout cas, si je m’en tiens à ma propre expérience, il m’arrive d’acheter moi-même mon livre et de l’offrir aux amis.

Est-ce que le gouvernement se bat pour la promotion du livre en Guinée ?

Avec « Conakry capitale mondiale du livre », on est en train de construire des points de lecture. Si vous allez en France, chaque quartier a sa bibliothèque. Il faut qu’on arrive à ça ici. Notre bibliothèque nationale était très fournie au départ, mais après ça été abandonné. Il a fallu qu’il y ait la bibliothèque franco guinéenne pour que les gens retrouvent des points de lecture. Donc je pense que si on fait des points de lecture dans tous les quartiers, certains vont s’y intéresser. Evidemment les tablettes, les ordinateurs, les téléphones, les jeunes sont tout le temps accrochés à ça. Ils trouveront très peu de temps pour aller lire dans ces conditions. Avec « Conakry capitale mondiale du livre », j’ai l’espoir que certains jeunes vont s’adonner à la lecture.

Le mot de la fin?

L’objectif de ce livre, c’est de partager une expérience individuelle. J’ai vécu certains faits, d’autres m’ont été rapportés. J’invite ceux qui sont intéressés à lire et à réagir. J’ai toujours invité aussi ceux de ma génération à faire la même chose que moi. Mon livre ne rapporte qu’une toute petite expérience. Je connais certains qui ont des expériences plus intéressantes et je les ai invités à faire la même chose que moi. C’est ce qui peut faire comprendre à la nouvelle génération ce qui s’est passé hier. Il ne s’agit pas d’affirmer que l’ancien président est un criminel ou un ange. Je crois qu’en racontant la vie quotidienne de chacun, on mettra bout à bout ces histoires et puis on comprendra clairement ce qui s’est réellement passé.

Entretien réalisé par Sadjo Diallo (Le Démocrate)