Ibrahima Sanoh

Qu’est-ce qui compte : l’opinion qu’on a de soi ou celle que les autres se font de nous en raison de nos choix, dires et actes ?  Il est rare de voir les hommes qui ont une mauvaise opinion  d’eux.  Qu’ils se croient en contradiction avec leurs valeurs ou non, les hommes évoquent rarement l’opinion  qu’ils se font d’eux-mêmes. Fatuité ?  Bien souvent, contrariés, ils s’expriment pour se faire comprendre, pour dissiper ce qu’ils croient être un malentendu sur leurs choix  et leurs personnes. Alors, ils trouvent nécessaire et même urgent de parler d’eux : de leur enfance, de leur jeunesse, de leur engagement et surtout des valeurs auxquelles ils ont souscrit. 

Croyant dissiper le malentendu, ils se montrent vulnérables. Désireux de  sauver les apparences, les oripeaux de sincérité qu’ils s’étaient parés, les tombent aux pieds et les voilà nus : ils ne peuvent plus rien cacher.  Le temps révèle l’homme et devient  le meilleur juge. Il évente les supercheries. Les hommes auxquels Dieu a prêté peu de jours sont souvent excusés. A leurs sujets, on dit « Ah ! Si Untel était vivant. Il aurait fait un bon président.» Pour les autres, la grâce qui leur accordé est une épreuve ne pouvant s’empêcher de faire des choix.

Alpha Condé est devenu Président de la République à un âge tardif, celui de la sagesse.  Il constituait pour les Guinéens un espoir. Pendant dix ans d’exercice du pouvoir, il  a repris tout ce à quoi il s’était opposé : les cadres de ses antécesseurs, leurs mauvaises pratiques. Pis, il a choisi, comme les autres, de ne pas quitter le pouvoir et de trahir l’alternance. Pourquoi se battait-il ? Pour les valeurs ? Les principes justes ?  Pour son compte ?  Censément, en Guinée, on ne combat pas les pratiques, on ne s’oppose pas pour défendre des valeurs mais aux personnes afin d’accéder au pouvoir et l’accaparer. On veut être à la place de l’autre et comme il faut l’y faire quitter alors on s’oppose à lui en donnant l’impression de  sincérité. Voilà la dissimulation et cela  est dangereux.

Alpha Condé n’a plus à parler au nom de la démocratie dont les valeurs sont universelles. Il n’a plus à plaindre les putschistes d’un autre pays, son propos ne compte plus. Il n’a plus à rappeler ses combats pour l’Afrique : qui n’étaient que pour lui-même, sa seule gloire.  Il n’a plus à parler de ses ambitions pour la Guinée n’ayant pas réussi pendant dix ans de gestion politique à asseoir les bases  du redressement national et n’ayant pas réussi les combats qu’il  avait promis de mener : pour la réconciliation nationale,  pour l’autosuffisance alimentaire, pour  le logement décent, pour la justice équitable, pour le travail. 

 A présent, ce n’est pas ce qu’il pense de l’Afrique qui compte mais ce que pense l’Afrique millénaire de lui. Ce que pensent les Africains de lui. Aussi ce que dira la postérité de lui. Quand un  homme trépasse, tout se tait seules ses bonnes œuvres et l’opinion que ses contemporains ont de lui.  Quand l’histoire s’occupera d’Alpha Condé, il sera dit : « Etrange homme aux contrastes multiples, il a  combattu  pendant quarante ans pour  un pouvoir auquel il ne s’est pas préparé, il a  défendu  aux autres ce qu’il fera plus tard. Sous son règne, le travail ne revenait pas aux plus méritants, mais à ceux qui lui inventaient un bilan, qui étaient ses militants. Sous son règne, la justice n’exista pas. Sous son règne, les épreuves d’examen se traitaient sur les réseaux sociaux et les candidats les recopiaient telles des leçons. Il fut le parrain des corrompus et leur maître.  Il avait le double langage  et usait de la dissimulation. Il  évoquait les femmes et les jeunes pour les tromper et recueillir leurs votes : il ne fit rien pour les uns et les autres. Il n’avait pas de gouvernement : celui officiel pléthorique et celui de l’ombre cohabitaient; il limogeait dans le premier et recyclait dans le second. Il a trahi et l’Afrique et la démocratie. Il a trahi la Guinée. Il s’est renié. Il a trainé  dans la boue les valeurs qu’il disait défendre. Le temps l’a révélé, il était un dissimulé qui se faisait passer pour le démocrate qu’il n’a jamais été. Il  renonça au rêve de Mandela pour caresser ceux de Biya, de Deby et Sassou.  Il fit perdre du temps à son peuple pour qui son pouvoir fut une épreuve : maladies, meurtres, désespérances et désillusions. »