Son roman « Les écumes de la rancœur », vient de faire l’objet d’un bel article sur Le Point Afrique. Un livre d’une grande beauté qui plonge le lecteur dans l’histoire méconnue des esclavagistes africains à travers la vie de Nyarra Belly. Dans Le Point Afrique, c’est une époustouflante critique littéraire qui a été faite par Benaouda Lebdai, professeur  de littérature coloniale et postcoloniale à Le Mans, Université, France. Au lendemain, de cette publication, nous avons interviewé Yamoussa Sidibé. Sans rancœur, encore moins d’écume. 

Guinee7.com : Comment comprenez-vous cet hommage que vous rend ce journal français ?

Yamoussa Sidibé : Comme la reconnaissance d’une façon d’écrire, de conter l’histoire de notre continent. Je prends tout cela avec beaucoup de fierté, comme une reconnaissance à l’école guinéenne.

Parlez-nous un peu de cette œuvre ?

« Les écumes de la rancœur » est mon troisième livre. Il s’agit d’un roman, donc d’une fiction. Toutefois, la plupart des personnages cités dans le livre ont existé et presque tous les événements qui y sont racontés, ont été effectivement vécus. C’est l’histoire romancée de Nyarra Belly, la très puissante Reine de Farenya. L’œuvre s’est appliquée à comprendre ce qui peut pousser un être humain à en vendre un autre. En plus cette fois, c’est un commerce essentiellement animé par des Africains. Donc, un peu comprendre la responsabilité des chefs et rois africains dans le honteux commerce des Africains et ses répercussions, aujourd’hui,  sur la présence des Africains dans le monde. Voyez avec quel mépris les Noirs sont aujourd’hui vus dans le monde. On ne pourra jamais oublier la violence gratuite de la mort de George Floyd aux Etats-Unis, c’est une conséquence de la traire négrière qui a mis le noir sur la dernière marche de l’échelle humaine.

On a aussi l’impression qu’il y a un message politique que vous livrez à travers ce récit ?

Vous savez, j’ai commencé à écrire ce roman en 2008. À une période où l’administration guinéenne était marquée par une déliquescence de l’État, ce qui était la conséquence de la maladie du chef de l’État et donc son incapacité à faire face avec responsabilité et lucidité aux charges de l’État. C’est une période douloureuse pendant laquelle nous avions assisté à la détérioration voire la destruction de patrimoines nationaux ou simplement à leur bradage. Moi, fils de Fria, c’est dans la douleur que j’ai assisté au désistement de l’État guinéen, à sa capitulation  face à la gestion de l’usine d’alumine de Fria. Une usine qui a été ‘’bazardée’’ par quelques cadres de l’administration publique.  C’est aussi cette histoire que j’ai romancée dans ce livre. La Reine Nyarra Belly malade, ses ministres et ses conseillers se sont livrés aux détournements et à la cession illicite de patrimoine de son royaume. La maladie de la Reine et son refus de céder le pouvoir ont entraîné l’effacement de l’Etat. A l’image de journalistes et d’autres intellectuels du temps du président Conté qui ont tenté de l’alerter et de lui demander de partir, le poète Almamy Kaala a tenté de rappeler à Nyarra Belly sa responsabilité face à l’Histoire, l’implacabilité du jugement de l’Histoire. Mais ceux qui demandent à un chef de partir pendant qu’il est encore temps sont toujours considérés comme des fous.

On peut donc penser que c’est un livre d’actualité ?

Dans toutes mes œuvres, quelque soit l’époque choisie, je me suis toujours appliqué à donner mes réponses face aux grands problèmes qui assaillent mon peuple et mes contemporains. Comme le disait Aimé Césaire, l’écrivain est « la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche ». Quand j’écris, je livre ma vision du monde, le regard que je porte sur la gestion du pouvoir, sur les rapports entre gouvernés et gouvernants, etc.

Quel regard vous avez du pouvoir actuel?

Vous savez, on dira ce qu’on veut, mais la situation de la Guinée s’est nettement améliorée. Dans la sous-région et en Afrique, on compte désormais avec la Guinée. Certes tout n’est pas rose, mais ce sont des hommes qui tiennent la truelle, il y aura donc forcément des ratés. Mais globalement, si l’on tient compte de ce qui est réalisé et des intentions exprimées, je pense que la Guinée a bougé.

Comment voyez-vous cette élection?

Une élection est une course vers un objectif. Donc, forcément, les candidats et leurs partisans sont tendus, mais c’est cela aussi la beauté de la démocratie qui permet à n’importe quel Guinéen de dire et d’exprimer par les mots et par les actes ce qu’il voudrait que soit la Guinée. Moi je sais que notre peuple est un grand peuple qui, comme toujours, a cette capacité extraordinaire de transcender les embûches et de parvenir au résultat avec le sourire et la bonne humeur.

Votre avis sur la candidature du président Alpha Condé ?

J’ai entendu ses partisans clamer qu’il se  présente pour un premier mandat de la 4ème République comme s’ils voulaient étouffer une mauvaise conscience. Pourtant, ils devraient savoir assumer que le président Alpha Condé se présente effectivement pour la troisième fois à une élection présidentielle depuis 2010, mais que cette année encore, il le fait en toute légalité, dans le respect des lois de la République. Une constitution a été régulièrement votée et adoptée par la majorité des Guinéens et c’est ce cadre démocratique qui autorise sa candidature.

Pensez-vous que l’issue de cette élection réserve des surprises ?

Moi je ne suis pas du RPG et ne militerais peut-être jamais dans un partis politique. Cependant je suis avec le président Alpha Condé ; ce, depuis 1992, au moment où ceux qui prennent la trompette aujourd’hui autour de lui, étaient soit avec le pouvoir du PUP ou soulevaient la poussière pour voir la direction du vent. Je suis du groupe des six journalistes qui dès 1992, ont accepté de l’accompagner et de le soutenir à travers nos organes. Je peux vous citer Moussa Cissé du bureau de presse, Abdoulaye Condé qui avait La Nouvelle Tribune, feu Aboubacar Condé de l’Indépendant, Ben Daouda Sylla d’Africa N°1, Mamady Wasco Kéita de Horoya et Alpha Oumar Sow de Horoya. Moi j’étais à la télévision nationale en même temps correspondant de France Télévisions. Et mes convictions n’ont pas varié. Je garde encore le sentiment qu’Alpha Condé est un grand Guinéen, qu’il a les meilleurs outils pour faire entrer la Guinée dans le cercle des économies respectables, dans les couloirs de la grande diplomatie mondiale.

Interview réalisée par Ibrahima S. Traoré