‘‘Quand je ne suis pas là, on pagaye’’. Cette phrase lancée avec emphase par Charles Wright lorsqu’il était ministre de la Justice est restée dans les mémoires. Elle traduisait déjà une certaine conception de l’exercice du pouvoir : une personnalisation de l’autorité où l’institution semble dépendre davantage d’un homme que des règles qui la gouvernent.
Redevenu procureur spécial près la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF), Charles Wright occupe une nouvelle fois le devant de la scène. Cette fois, ce sont les destructeurs présumés de l’environnement et les vendeurs de terrains qui sont dans son viseur. Les vidéos abondent sur les réseaux sociaux. Les déclarations sont fermes. Le ton est martial. Le procureur redevient une vedette.
Le problème n’est évidemment pas de lutter contre les crimes environnementaux ou contre le désordre foncier. Bien au contraire. La Guinée en a cruellement besoin. Mais la question est ailleurs : un procureur spécial de la CRIEF peut-il, au nom de cette lutte, donner le sentiment d’élargir lui-même le champ de ses compétences ?
L’ordonnance portant création de la CRIEF mérite pourtant d’être relue avec attention. Son article premier évoque certes les infractions économiques et financières, en faisant notamment référence aux atteintes graves à l’environnement. Mais les articles consacrés aux compétences de la Cour dressent une liste beaucoup plus précise des infractions poursuivies : corruption, détournement de deniers publics, enrichissement illicite, blanchiment de capitaux, trafic d’influence, abus de fonction et autres infractions assimilées. Le texte ne confère pas un pouvoir général d’intervention sur toutes les questions foncières ou environnementales.
C’est précisément dans cet espace d’interprétation que naît le malaise. Une justice exceptionnelle ne peut fonctionner que dans le strict respect des limites fixées par la loi. Dès lors qu’elle semble sortir de son périmètre naturel, elle s’expose aux critiques et fragilise sa propre crédibilité.
Cette volonté d’occuper l’espace médiatique rappelle d’ailleurs une autre initiative de Charles Wright : sa déclaration de patrimoine lors de sa prise de fonctions comme procureur spécial. Un geste présenté comme un symbole de transparence, mais qui avait suscité une interrogation légitime. Beaucoup s’étaient demandé pourquoi cette déclaration n’avait pas été faite lorsqu’il devenait ministre de la Justice. En procédant ainsi, n’a-t-il pas involontairement laissé croire que le risque d’enrichissement illicite serait plus lié à la fonction de magistrat qu’à celle de membre du gouvernement ?
La justice ne gagne pas sa légitimité par le nombre de vidéos virales qu’elle produit. Elle la gagne par la rigueur de ses procédures, la solidité de ses enquêtes et le respect scrupuleux des textes. À vouloir apparaître comme le procureur de toutes les causes, Charles Wright prend le risque de brouiller la frontière entre communication et justice.
Une institution aussi sensible que la CRIEF ne peut prospérer dans le culte de la personnalité. Elle doit rester fidèle à sa vocation première : appliquer la loi, rien que la loi, mais toute la loi.
En un mot ou en mille, la popularité d’un procureur ne se mesure pas au nombre de vues sur Facebook, mais au nombre de décisions irréprochables qu’il obtient devant les juridictions.
Ibrahima S. Traoré pour guinee7.com
