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« Beaucoup de cas échappent au contrôle sanitaire » : les vérités du Dr Édouard Tolno sur la fièvre typhoïde

Malgré sa fréquence en Guinée, la fièvre typhoïde reste difficile à évaluer en raison du manque de statistiques fiables et des limites du diagnostic. Dans cette interview accordée à Guinee7.com, le Dr Édouard Tolno, médecin généraliste au Centre médical communal de Ratoma, éclaire les causes, les symptômes, les traitements et les moyens de prévention de cette maladie, tout en appelant à renforcer les mesures d’hygiène et l’accès à l’eau potable.

Guinee7.com : Qu’est-ce que la fièvre typhoïde ?

Dr Édouard Tolno : La fièvre typhoïde est une maladie infectieuse bactérienne provoquée par une entérobactérie à Gram négatif appelée Salmonella Typhi, également connue sous le nom de bacille d’Eberth.

Cette espèce est la plus couramment rencontrée et la plus virulente. Les autres espèces, Salmonella Paratyphi A, B et C, sont moins fréquentes et généralement moins graves que Salmonella Typhi.

Quelle est la situation actuelle de la fièvre typhoïde en Guinée ?

Il est très difficile d’établir un état précis de la fièvre typhoïde en Guinée.

Pourquoi ? D’abord, nous ne disposons pas de statistiques fiables, notamment à cause de la sous-notification des cas par les agents de santé.

Ensuite, les moyens diagnostiques restent limités. Dans la plupart des structures sanitaires, le diagnostic repose encore sur le test de Widal, alors qu’il existe des examens beaucoup plus fiables, comme l’hémoculture ou la coproculture, qui ne sont malheureusement pas disponibles partout. Le test de Widal, largement utilisé, présente de nombreuses limites et est aujourd’hui considéré comme obsolète.

Enfin, les données sanitaires ne sont pas encore entièrement numérisées. Certes, la digitalisation a commencé dans certaines structures, mais de nombreux cas de fièvre typhoïde échappent encore au système de surveillance du ministère de la Santé. Il est donc difficile de disposer de statistiques fiables.

Ce qu’il faut retenir, en revanche, c’est que la fièvre typhoïde est fréquente dans notre pays. Les conditions de propagation y sont réunies : tout le monde n’a pas accès à l’eau potable ni à des installations sanitaires adéquates. Or, il s’agit d’une maladie à transmission oro-fécale. On peut facilement être contaminé par une eau souillée, des aliments contaminés ou des mains sales.
À l’échelle mondiale, on estime qu’environ 15 millions de personnes contractent la maladie chaque année, entraînant près de 135 000 décès.

Quelles sont les principales causes de cette maladie ?

La fièvre typhoïde est causée par une bactérie, une entérobactérie à Gram négatif que l’on contracte principalement par l’ingestion d’eau contaminée ou d’aliments souillés, notamment les crudités.
La transmission peut être directe, par l’eau ou les aliments contaminés, mais aussi indirecte, d’une personne malade à une personne saine.

Par exemple, une personne atteinte de fièvre typhoïde qui ne se lave pas correctement les mains après être allée aux toilettes peut contaminer son entourage en manipulant des objets ou en serrant des mains. Ce sont les principaux modes de transmission.

Quels sont les premiers signes qui doivent alerter la population ?

Cette question mérite d’être nuancée.

Au début, les symptômes de la fièvre typhoïde ressemblent beaucoup à ceux du paludisme. La maladie débute généralement par une fièvre intermittente, apparaissant surtout le soir ou la nuit, puis disparaissant dans la journée. Ce n’est qu’à partir de la deuxième ou de la troisième semaine que la fièvre devient continue et peut atteindre 39 à 40 °C.

À cette fièvre s’ajoutent des signes digestifs : douleurs abdominales, nausées, vomissements, perte d’appétit, constipation au début, puis diarrhée.

Des manifestations neurologiques peuvent également apparaître : maux de tête, vertiges, confusion mentale, voire un état de stupeur appelé « typhos », qui constitue une complication neurologique grave.
On observe aussi parfois une inversion du rythme nycthéméral : le malade dort davantage le jour que la nuit.

Ces signes doivent inciter à consulter rapidement un professionnel de santé. Comme les symptômes initiaux ressemblent à ceux du paludisme, un diagnostic précis est indispensable.
Aujourd’hui, de nombreux professionnels demandent simultanément un test de dépistage du paludisme et un test de Widal. Toutefois, je rappelle que le test de Widal présente de nombreuses limites.

Un autre signe clinique peut orienter le diagnostic : l’apparition de taches rosées lenticulaires sur le thorax, qui disparaissent à la vitropression. Elles sont surtout visibles chez les personnes à peau claire et beaucoup plus difficiles à observer chez les personnes à peau noire.
Sur le plan biologique, on constate également une particularité : contrairement à la plupart des infections bactériennes, la fièvre typhoïde ne provoque généralement pas d’hyperleucocytose. Le nombre de globules blancs reste souvent normal.

Quelles sont les catégories les plus touchées ?

Toutes les catégories de la population peuvent être touchées.
Toutefois, les enfants sont plus vulnérables en raison de leur système immunitaire encore immature.

Sur le plan socio-économique, les populations défavorisées sont les plus exposées, notamment parce qu’elles vivent souvent dans des conditions où l’accès à l’eau potable, à l’assainissement et à l’hygiène est insuffisant.

Comment la maladie est-elle diagnostiquée et traitée ?

Le traitement repose essentiellement sur les antibiotiques.

Lorsqu’une fièvre typhoïde est suspectée, il est indispensable de confirmer le diagnostic. Même si le test de Widal est encore largement utilisé, je recommande aux professionnels de privilégier l’hémoculture, la coproculture ou l’uroculture, qui permettent d’identifier directement la bactérie dans le sang, les selles ou les urines.
Une fois le diagnostic confirmé, un traitement antibiotique doit être instauré rapidement.

Selon la gravité de la maladie, les antibiotiques peuvent être administrés par voie orale ou injectable. Les formes simples sont généralement traitées par voie orale, tandis que les formes sévères nécessitent d’abord une prise en charge injectable avant un relais par voie orale lorsque l’état du patient s’améliore.

Les principales familles d’antibiotiques utilisées sont les fluoroquinolones (ciprofloxacine, ofloxacine, lévofloxacine), les céphalosporines (céfixime, ceftriaxone) et, en cas d’allergie, les macrolides comme l’azithromycine.
Le choix du traitement dépend de l’âge du patient, de son état clinique, de la disponibilité des médicaments et de leur coût.

Quelles sont les mesures de prévention les plus efficaces ?

Aujourd’hui, la médecine met davantage l’accent sur la prévention que sur le traitement.
Pour prévenir la fièvre typhoïde, il faut avant tout lutter contre le péril fécal.

Cela passe par le lavage soigneux des crudités (tomates, mangues, avocats, salades, etc.) avec de l’eau propre, du savon ou une solution désinfectante avant leur consommation.

Les aliments bien cuits ne transmettent pas la fièvre typhoïde, car la chaleur détruit la bactérie. C’est pourquoi les sauces à base de feuilles de manioc ou de patate, correctement cuites, ne sont pas responsables de la maladie.
En revanche, les aliments consommés crus doivent être soigneusement nettoyés.
Le lait doit être pasteurisé avant consommation.

L’eau destinée à la boisson doit être potable. À défaut d’eau minérale, il est recommandé de faire bouillir l’eau de robinet ou de forage, puis de la conserver dans un récipient propre.

Les autorités ont également un rôle essentiel à jouer en améliorant l’accès à l’eau potable, en développant les réseaux d’assainissement et en assurant un traitement adéquat des eaux usées.
Enfin, il existe un vaccin contre la fièvre typhoïde. Il offre une protection d’environ 70 % pendant plusieurs années, même s’il ne protège pas totalement contre la maladie.

En termes clairs, la sauce à base de feuilles de manioc ou de patate ne provoque donc pas la fièvre typhoïde ?

Absolument pas, si elle est correctement cuite.
Je n’ai jamais vu quelqu’un consommer des feuilles de manioc ou de patate crues. Elles sont toujours cuites. Or, une cuisson suffisante détruit les bactéries responsables de la fièvre typhoïde.
Il faut simplement éviter de laisser les aliments cuits à l’air libre, où ils peuvent être contaminés par les mouches ou par des manipulations non hygiéniques.

Quel rôle doivent jouer les autorités et les citoyens ?

Chaque famille doit adopter de bonnes pratiques d’hygiène : se laver les mains avec de l’eau et du savon après être allé aux toilettes et avant chaque repas, apprendre ces gestes aux enfants et utiliser, lorsque c’est possible, des solutions de désinfection.

Les autorités doivent renforcer les campagnes d’information, d’éducation et de communication, notamment à travers les médias, les écoles et les centres de santé.
Elles doivent également améliorer durablement l’accès à l’eau potable, aux installations sanitaires et aux services d’assainissement, qui constituent les meilleurs moyens de réduire la transmission de la maladie.

Quel message souhaitez-vous adresser à la population guinéenne ?

La fièvre typhoïde existe bel et bien en Guinée et demeure endémique. Même si certains diagnostics sont parfois posés à tort, la maladie est bien présente.

J’invite la population à éviter l’automédication et à consulter rapidement un professionnel de santé en cas de fièvre persistante.
J’encourage également chacun à adopter des mesures simples mais efficaces :
• se laver régulièrement les mains avec de l’eau et du savon ;
• désinfecter les crudités et bien cuire les aliments ;
• boire une eau potable ou préalablement bouillie ;
• assurer un bon assainissement du cadre de vie ;
• se faire vacciner lorsque cela est possible.

Ces mesures coûtent beaucoup moins cher que le traitement des complications de la maladie et permettent de sauver des vies.

Entretien réalisé par Bhoye Barry pour Guinee7.com.