Depuis le début des années 2000, j’ai tendu mon micro à la plupart des grandes figures politiques guinéennes. À une exception près : Sidya Touré. L’ancien Premier ministre vient de tirer sa révérence loin de chez lui, emportant avec lui une interview qui n’aura jamais lieu.
Alpha Condé, du temps où il était opposant, feu Jean-Marie Doré, Siradiou Diallo, Cellou Dalein Diallo, Kassory Fofana, Bah Oury, Lansana Kouyaté, Ousmane Kaba… En plus de vingt ans de journalisme, j’ai eu la chance d’interviewer la plupart des poids lourds de la scène politique guinéenne. Sidya Touré reste l’un des rares à m’avoir échappé.
De lui, je n’aurai obtenu qu’une réponse, à une question posée lors d’une conférence de presse à son domicile de la Minière. Et une promesse d’entretien, restée sans suite. C’était un 14 juillet, à la résidence de l’ambassadeur de France. Je m’étais présenté à lui pour lui proposer de venir sur le plateau de « 7 Vérité », l’émission que j’animais. Sa réponse, je m’en souviens encore : « Ah, c’est vous ! Vous avez une belle plume, même si vous ne nous faites pas souvent de cadeaux. Il faut vous reconnaître cela. Pour l’interview, voyez avec Tidiane. Vous le connaissez ? » L’interview ne s’est jamais faite. Elle ne se fera plus.
Un réaliste qui voulait casser les codes
Que retenir de cet homme que je n’ai côtoyé qu’à distance ? Un réaliste. Un politicien qui voulait bousculer les habitudes avant de se heurter aux intrigues guinéo-guinéennes. Nommé Premier ministre, il a voulu faire « marcher » la Guinée au pas des pays qui se développent.
Qui, dans ma génération, n’a pas été séduit par ce technocrate venu d’Abidjan pour redresser une économie exsangue, combattre la corruption qui gangrenait l’appareil d’État et trouver « par tous les moyens » de l’électricité pour Conakry ? Étudiants dans la seconde moitié des années 90, nous étions pour la plupart des « sidyaïstes », qu’on l’assume ou non.
Le parti de la classe moyenne
Quand il s’est lancé à la tête de l’UFR, dont le bureau politique ressemblait à un gouvernement tant il comptait de têtes bien faites, nous étions heureux. Mais la formation est restée celle de la classe moyenne, trop peu nombreuse pour le porter au pouvoir. Et lorsqu’elle a voulu devenir populaire, elle s’y est mal prise. Faute d’en maîtriser les codes, elle a glissé dans les stéréotypes, et ceux dont c’était le terrain de prédilection lui ont damé le pion.
Un destin lié à l’étranger
Le destin de Sidya Touré est resté intimement lié à l’étranger. C’est en Côte d’Ivoire qu’il a bâti sa carrière, au cabinet d’Alassane Ouattara, alors Premier ministre. De retour au bercail, il a investi dans l’agriculture, la finance et l’industrie, avant de devenir Premier ministre, député, puis Haut représentant du chef de l’État. Contraint à l’exil ces derniers temps, il s’est éteint à Paris ce vendredi, à 81 ans.
Loin de la Guinée qu’il rêvait de mettre en marche.
Ibrahima S. Traoré pour guinee7.com
