Censure

Concerts rachetés en Guinée : la gratuité tue le spectacle

Billets rachetés par l’État ou les Djatigui : en Guinée, la gratuité tue le spectacle. Le ministre Sylla le dénonce. Voici comment on aide ailleurs.

Le spectacle meurt à petit feu en Guinée. Une bonne partie des concerts est rachetée par les autorités, puis offerte au public. Même à l’étranger, en France notamment, des billets sont achetés en bloc par les Djatigui, ces bienfaiteurs des artistes, pour être distribués. Le ministre de la Culture, Moussa Moïse Sylla, vient de le dire sans détour aux pionniers du rap guinéen : « Ça tue l’industrie de la musique. »

Le constat est simple. Quand le billet est payé d’avance par quelqu’un d’autre, la salle se remplit, mais elle ne dit plus rien. Elle ne mesure ni le talent de l’artiste, ni sa popularité réelle, ni la valeur de son travail. Pire, elle installe une habitude chez le public : attendre que le concert soit offert.

« Le président va acheter les tickets »

C’est ce mécanisme que Moussa Moïse Sylla a décrit devant les rappeurs de la génération « old school ». « Le ministre va en parler au président, le président va acheter les tickets. Ça tue l’industrie de la musique. Et c’est pas bon pour vous, c’est pas bon pour les jeunes rappeurs, c’est pas bon pour les autres artistes, parce que quoi qu’on fasse, on pourra pas racheter les concerts de tout le monde », a-t-il expliqué.

Le ministre en tire la conséquence la plus grave : le jour d’un grand concert, le public ne se déplace plus, « ou bien ils se disent que j’ai pas besoin de sortir 50 000 parce que je sais que l’autre va l’acheter pour moi ». Et de conclure : « Si l’on veut vraiment une industrie musicale dynamique, comme dans des pays tels que la Côte d’Ivoire, je pense que l’on peut passer par une autre méthode de soutien. Ça, l’on peut le faire. »

Un billet offert ne prouve rien

La gratuité ne peut pas démontrer la popularité d’un artiste. Un concert à guichets fermés, quand chaque spectateur a payé sa place, est un verdict : celui du public. Un concert racheté est une faveur. Il ne dit pas si l’artiste a travaillé son répertoire, soigné sa scène, construit sa communauté.

Elle rend aussi l’artiste paresseux. Pourquoi convaincre des milliers de fans quand il suffit de convaincre un seul bienfaiteur ? Pourquoi investir dans la promotion, le son, la mise en scène, quand la recette est garantie d’avance ? Le talent ne compte plus, le carnet d’adresses le remplace.

Et ce sont les autres qui paient la note : l’artiste qui n’a pas de Djatigui, le promoteur qui vend ses billets au prix normal, la salle qui vit de sa billetterie. Tous se heurtent à un public qui a pris l’habitude de ne plus payer. Sans compter que l’artiste bénéficie souvent, par ailleurs, d’aides substantielles de l’État.

Même à Paris, les billets sont offerts

Le phénomène a traversé les frontières. Lors de concerts d’artistes guinéens en France, des billets sont achetés en nombre par des bienfaiteurs pour être distribués à la diaspora. La salle affiche complet, les photos circulent sur les réseaux sociaux, mais les producteurs et les salles étrangères ne peuvent pas lire dans ces chiffres la vraie demande pour la musique guinéenne. Une carrière internationale ne se construit pas sur des salles remplies par la générosité.

Le rôle de l’État : créer les conditions, pas acheter la salle

Doit-on comprendre que l’État doit se retirer de la culture ? Certainement pas. Son rôle est de créer les conditions favorables à son épanouissement : bâtir des salles de spectacle, soutenir des festivals sur tout le territoire, protéger les droits des créateurs, former les métiers de la scène. Mais racheter les concerts d’artistes qui font déjà des recettes, ou financer leurs spectacles à l’étranger, n’est pas le bon moyen d’aider la culture.

Le ministère a d’ailleurs déjà ouvert d’autres voies. Grâce à l’application de la loi sur la copie privée, les artistes disposent d’une assurance santé. Des musées et des centres culturels sont en chantier dans plusieurs régions, et le contrat du premier palais de la culture du pays a été validé. C’est cette direction qu’il faut suivre et amplifier.

Ce que font la Côte d’Ivoire, le Sénégal et la France

Ailleurs, les États aident les artistes sans payer leurs billets. Ils financent des projets choisis sur dossier, font payer les droits d’auteur et protègent les artistes entre deux contrats.

Côte d’Ivoire : des droits d’auteur qui rapportent

Le modèle cité par le ministre s’appuie d’abord sur les droits d’auteur. Le Bureau ivoirien du droit d’auteur (BURIDA) a réparti plus de 3,3 milliards de francs CFA à ses sociétaires en 2024, dont plus de 2 milliards en une seule répartition, en décembre. Bars, maquis, transports, cérémonies et même meetings politiques doivent payer pour la musique qu’ils diffusent. Le pays prélève aussi une redevance pour copie privée de 3 % sur les supports et appareils de copie. L’État soutient en outre les projets culturels par des financements remboursables, et non à fonds perdus.

Sénégal : un fonds sur appel à projets

Au Sénégal, le Fonds de développement des cultures urbaines et des industries créatives (FDCUIC) lance chaque année un appel à projets. En 2025, sur 727 dossiers reçus des 14 régions, 200 projets ont été retenus, avec des montants de 2 à 9 millions de francs CFA, après une notation sur la qualité, l’impact et la viabilité. L’argent public va au projet le plus solide, pas à l’artiste le mieux introduit.

France : la billetterie finance la filière

En France, c’est le spectacle payant qui nourrit le système. Une taxe de 3,5 % est prélevée sur la billetterie des concerts et reversée au Centre national de la musique (CNM). Une part revient aux producteurs qui l’ont payée pour financer leurs nouveaux spectacles, le reste finance des aides sur dossier aux salles, aux tournées et aux festivals. Plus un concert vend de billets, plus il finance la création. Les artistes et techniciens qui justifient d’au moins 507 heures de travail sur douze mois bénéficient, eux, d’un régime d’assurance chômage spécifique, celui des intermittents du spectacle.

Faire payer le public, aider autrement l’artiste

La leçon est claire. Partout où la musique est devenue une industrie, le billet payé par le spectateur reste le cœur du système. L’aide publique passe par les salles, les festivals, les fonds attribués sur dossier, les droits d’auteur et la protection sociale. Jamais par le rachat de la salle.
Le ministre Moussa Moïse Sylla a posé le bon diagnostic. Il reste à passer aux actes : refuser les rachats de concerts, publier les critères des aides, créer un fonds ouvert à tous sur appel à projets, et laisser le public guinéen redevenir le seul juge du talent. Un artiste qui remplit une salle avec des billets payés a gagné son public. Celui qui la remplit avec des billets offerts n’a gagné qu’un soir.

Ibrahima S. Traoré pour guinee7.com