Une épine de moins dans les pieds de Bah Oury. Voilà, résumée en une phrase, la portée réelle du limogeage surprise de Mory Condé et Mourana Soumah, rejoints dans la charrette par le conseiller à la présidence Mahamadou Abdoulaye Diallo, ancien ministre des Travaux publics. La rumeur courait depuis des semaines dans les couloirs feutrés du pouvoir : surfacturation de travaux, malversations présumées. Hier soir, la rumeur est devenue décret. Et comme toujours en pareille circonstance, on nous a parlé de fermeté, de lutte contre la corruption, de ‘‘cap maintenu’’. Les éléments de langage sont toujours prêts, faciles donc de les mettre en musique.
Que faut-il retenir de cet acte du président Mamadi Doumbouya ? D’abord ceci : Mory Condé et Mahamadou Abdoulaye Diallo n’étaient pas des ministres comme les autres. C’étaient des proches, de ceux que l’on croise à la table familiale plus souvent qu’au Conseil des ministres. Certaines mauvaises langues racontent même que lorsque le Premier ministre Bah Oury exigeait obéissance de ses ministres, c’est précisément entre autres à Mory Condé qu’il pensait – sans jamais oser le nommer, prudence oblige. Le message envoyé hier est donc limpide : la proximité protège, jusqu’au jour où elle ne protège plus. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon feutré du pouvoir, une ‘‘clarification des priorités’’.
Quant à Mourana Soumah, il misait, dit-on, sur ses réseaux politiques ( et/ou communautaires) pour se croire à l’abri. Mauvais calcul. Les réseaux, aussi denses soient-ils, ont ceci de commun avec les filets de pêche : ils retiennent tout le monde, sauf celui qui décide de les couper.
Une leçon vieille comme le pouvoir lui-même, revisitée façon guinéenne
Ce que vient d’illustrer le président Doumbouya n’a rien d’inédit dans l’histoire des nations, et c’est bien là toute l’ironie : les chefs d’État du monde entier semblent avoir suivi la même formation accélérée, celle qui enseigne qu’un ami devenu encombrant se recycle très bien en exemple pédagogique.
Prenez la Chine de Xi Jinping, grand pays, grande école. Sa campagne anticorruption a su démontrer qu’un ancien membre du Comité permanent du Bureau politique comme Zhou Yongkang, ou une étoile montante comme Bo Xilai, peuvent en une saison passer du statut de pilier du régime à celui de cas d’école dans les manuels de gouvernance.
Plus modestement, mais avec la même logique implacable, certains régimes ouest-africains ont perfectionné l’art de transformer un frère d’armes de la veille en dossier judiciaire du lendemain, quelques mois à peine après une accolade fraternelle devant les caméras. La formule est presque devenue un standard régional, une sorte de rite de passage obligé pour tout pouvoir qui souhaite prouver qu’il ne recule devant rien – sauf, bien sûr, devant les vraies réformes structurelles.
La Guinée, fidèle à sa tradition de ne jamais être en reste sur les grandes tendances continentales, vient donc d’ajouter sa propre page à ce recueil universel du désamour politique. On y apprendra, une fois de plus, que le pouvoir a une mémoire sélective : il se souvient des services rendus le temps qu’il en a besoin, et les oublie très vite dès qu’un bouc émissaire présentable se profile à l’horizon.
Calcul politique ou véritable rupture ? La question qu’on ne posera pas trop fort
Reste à savoir si ce limogeage relève d’une volonté sincère d’assainissement ou d’un calcul plus politique, destiné à redorer une image écornée par les accusations récurrentes de mauvaise gouvernance. Question légitime, que l’on se gardera bien de creuser trop profondément – l’époque n’y invite guère. Contentons-nous donc de saluer, comme il se doit, cette ‘‘clarification’’ salutaire, et de noter, avec toute la retenue requise, que Bah Oury peut souffler : l’épine qui le gênait vient de lui être retirée – par une main qui n’a pas tremblé.
Ibrahima S. Traoré pour guinee7.com
