Le président de la Plateforme citoyenne unie pour le développement a dans une interview accordée à notre reporter, dénoncé la malgouvernance qui sévit dans le pays. Abdourahmane Sano a aussi pointé du doigt la responsabilité de l’opposition dans le retard de l’organisation des élections municipales. En ce qui concerne la question de 3ème mandat pour Alpha Condé, le président de la PECUD a mis en garde contre tout tripatouillage de la constitution en vue d’aboutir à un tel projet.

L’actualité reste dominée par le drame survenu à Dubréka. Quels sont vos sentiments face à cet accident qui a fait des dizaines de morts?

Abdourahmane Sano : D’abord je voudrais m’incliner devant la mémoire des victimes de ces accidents puisqu’il n’y a pas eu un seul accident, et présenter mes condoléances aux familles éplorées, leur exprimer notre compassion les plus profondes et les plus sincères. C’est quelque chose de très tragique et qui touche pratiquement tous les Guinéens. De l’autre côté je suis déçu de la gouvernance qui prévaut dans le pays et qui nous expose à ce genre de situation. D’abord au niveau de l’aggravation de la corruption qui se trouve être dans tous les rouages de l’administration et qui se manifeste au niveau des services de police et de la gendarmerie sur nos routes. Ensuite, il y a l’absence de l’Etat qui est constatée depuis des décennies et qui amène une certaine anarchie dans le pays et dans la circulation. Il y a aussi la dégradation des infrastructures qui existent et qui est de nature à nous exposer à ce genre de drame. Il y a l’indiscipline des conducteurs qui n’est pas dissociée du déficit du principe d’exemplarité au niveau du gouvernement. Les citoyens d’une certaine façon, se comportent à l’image des gouvernants qui sont considérés comme des modèles. Voilà entre autres, des choses fondamentales qui font en sorte que nous soyons confrontés à ce genre de drame et c’est vraiment dommage.

Que pensez des menaces de l’opposition à reprendre ses manifestations de rue, après le ramadan?

Il faut envisager la réponse à cette question avec beaucoup de lucidité. D’abord l’opposition est dans ses droits comme tout citoyen. Donc, les opposants sont dans leur bon droit de vouloir envisager des manifestations pour réclamer leur revendication. Mais lorsqu’on analyse l’accord du 12 octobre dernier qui a été passé entre la mouvance et l’opposition, qui a engagé le pays dans un processus de modification de certaines lois liées à l’élection, de ce fait, l’opposition doit se sentir responsable en partie de la situation qui prévaut aujourd’hui d’autant plus qu’il y a eu une écrasante majorité des populations qu’elle-même et la mouvance n’ont pas voulu écouter. Cette écrasante majorité de la population se trouve être opposée à certaines de ces modifications ou à leurs conséquences, notamment lorsqu’on veut priver les citoyens d’élire leurs autorités de proximité. L’opposition a fait prévaloir ses intérêts partisans avec la mouvance pour nous conduire vers cette situation. Nous nous sommes opposés à cela et nous avons saisi la Cour constitutionnelle pour que cette modification ne passe pas. Donc, s’il y a l’impasse aujourd’hui, l’opposition doit pouvoir reconnaître sa responsabilité dans cela. La deuxième chose, lorsque vous rentrez dans le budget de l’Etat, vous lisez, vous voyez que le budget au niveau de la CENI n’a pas prévu les élections contrairement à l’année dernière où il y avait un peu plus de 400 milliards qui était prévus pour les élections municipales. En 2017, le budget ne prévoit pas ce montant. Or, les dépenses publiques passent d’abord dans le budget avant d’être exécutées dans la mise en œuvre des activités. En estimant que l’opposition était présente au moment de la discussion de la loi des finances, qui a voté le budget de l’Etat même, si par ailleurs, elle s’est abstenue, elle n’a pas voté, la loi a été votée en sa présence, on suppose maintenant que nous avons cette loi, si les députés de l’opposition n’ont pas participé au vote ou n’ont pas participé à la session par boycotte, elle devrait comprendre qu’il y avait des risques à cela. Donc, nous comprenons très bien leur droit d’exercer des pressions pour qu’il y ait des élections, mais nous  sommes aujourd’hui dans une situation où d’abord il faut régler les questions judiciaires en tout cas la procédure portée au niveau de la Cour constitutionnelle et ensuite trouver les ressources qu’il faut. Sans compter maintenant le fait que la CENI traverse une crise et le fait que la CENI ne s’est pas attelée à préparer concrètement ces élections-là. Donc voilà la situation dans laquelle on est. Mais tout cela résulte de la gouvernance qui prévaut aujourd’hui dans le pays. Parce que l’Etat n’a pas à être exclu de cette situation, en termes de responsabilité. Il est aussi concerné par ce qui se passe.

A vous entendre, vous estimez que la CENI actuelle ne peut pas organiser ces élections?

C’est à la CENI de répondre à cette question, pas moi. Moi, je constate les faits que nous voyons tous, le reste il appartient à la CENI, si elle peut ou non organiser les élections. Encore que nous avons une CENI  que la classe politique nous a imposée.  Parce que quand on pose un acte aujourd’hui, il faut penser déjà aux conséquences pour demain.

Selon vous est ce que nous avons besoin d’une CENI politique pour organiser des élections en Guinée?

Non, on n’en n’a pas besoin. On a toujours pensé que c’est le contraire. Mais il faut aussi faire en sorte qu’il y ait un climat de confiance, lorsqu’il y a les fraudes dans les élections et qu’il y a une injustice, pas de transparence dans le processus, cela, suscite le déficit de confiance qui fait que, je crois la classe politique nous impose et comme ce sont eux encore, il y a quelque temps qui avait la force de la mobilisation, ils règlent leurs problèmes par rapport de force. Donc ils nous ont imposé les situations qui constituent le blocage pour le pays.

Quel regard portez-vous sur les récentes violences qui ont eu lieu à Boké?

Ce qui se passe dans nos mines est extrêmement grave aujourd’hui. On a l’impression que compte tenu du fait qu’on va vers le dernier mandat, que les autorités sont en train de faire en sorte qu’elles puissent s’enrichir le maximum possible. On a amené une concentration de concessions minières dans Boké et aujourd’hui, les bénéficiaires de ces concessions-là, sont en train d’exploiter de manière anarchique et au mépris de toutes les obligations, du respect de l’environnement et des citoyens. Les gens se sont mis dans le besoin de s’enrichir, le plus rapidement, le plus fortement possible parce que, peut-être le changement de régime à partir de 2020 pourrait constituer éventuellement pour eux comme une menace. Donc, ils sont en train d’exploiter nos mines à outrance. Les ressources minières sont des ressources épuisables et la densité de l’exploitation, l’ampleur et la manière avec laquelle les gens sont en train de travailler aujourd’hui vont dans le sens de détruire nos ressources pérennes qui se trouvent être les ressources agricoles.

On détruit les plantations d’acajous et puis les potentiels agricoles que nous avons pour leur enrichissement personnel, sans que nous voyions l’impact de cela sur le budget. On est tenté aujourd’hui de dire, si on ne fait pas attention, les mines vont devenir un problème dans le pays et la gouvernance est extrêmement dangereuse à cet effet. Il faut qu’on se ressaisisse. Parce que ce qui se passe à Boké n’est pas loin de ce qui se passe ailleurs, dans les zones minières. Que ça soit la zone de la Forêt ou de la Haute Guinée, c’est pratiquement la même chose et le risque est grand de nous voir aujourd’hui être pris en otage par nos mines.

Certains leaders d’opinion dénoncent aujourd’hui les coordinations régionales, vu leur poids sur les politiques. Quelle est votre position là-dessus?

Elles sont un problème pour le pays, d’autant que lorsqu’on voit certains propos qui sont tout à fait irresponsables, qui ont été tenus par certains notables qui, allant dans le sens de penser ou de faire croire qu’il y a des Guinéens qui sont étrangers sur le sol guinéen par endroit, il y a lieu de se préoccuper, ce n’est pas du tout sage. La sagesse devrait aller dans le sens à unir le pays, mais pas à s’ériger en groupe d’intérêt politique pour tirer le maximum de profit de la gouvernance et à poser des actes qui constituent de nature à fragiliser le tissu social, à fragiliser le support de l’Etat et à nous exposer à d’autres types de risques dont on n’a pas besoin. Nous devons être suffisamment éveillés aujourd’hui pour comprendre que les coordinations sont des entités politiques qui sont à la disposition parfois des partis politiques ou parfois qui instrumentalisent aussi de la même façon que la classe politique pour assujettir le pays et puis aggraver les inégalités et la pauvreté dans le pays.

Que répondez-vous à ceux qui estiment que la société civile guinéenne est divisée et qu’elle ne joue pas son rôle?

Ce sont des gens qui ont une lecture superficielle de la situation. Je ne sais pas en quoi on veut que la société civile soit unifiée. Parce que je crois que c’est ce que pensent ceux-là. Le principe de la démocratie est un principe de pluralité. Donc, qu’il y ait des voix plurielles, cela ne peut que susciter de la richesse. Il faut qu’il y ait de la différence, de la voix plurielle, maintenant qu’on juge les gens par la sincérité de leurs engagements, par la cohérence des actes qu’ils posent par rapport aux discours qu’ils tiennent et aussi par les actes qu’ils posent par rapport aux attentes des populations. C’est tout, le reste qu’il y ait 10 mille organisations de la société civile, dans le pays, ça ne peut être mis qu’à l’actif du pays. Ce qui nous concerne, nous travaillons en cohérence avec nos engagements pour qu’il y ait un éveil de la conscience citoyenne qui fasse en sorte qu’on impose par le gouvernant quel qu’il soit, le principe de faire en sorte que la Guinée soit juste pour tous ses enfants et qu’elle soit prospère parce qu’on a un potentiel immense et que les clans mafieux arrêtent de gérer notre pays et arrêtent d’exploiter nos richesse à des fins individuelles et à des fins égoïstes. Ce combat, ce n’est pas que le combat d’organisation de la société civile, au-delà des organisations de la société civile,  c’est le combat de tous les citoyens. C’est à cela que la PCUD s’attèle avec ses démembrements, avec tous les différents courants que nous sommes en train de mettre en place dans le pays et qui vont avoir des activités complètes dans le sens, de faire en sorte que la gouvernance évolue et qu’une minorité fut-il les gouvernants n’impose sa loi tant que cette loi, n’est pas juste à tout le pays, qu’une minorité ne s’accapare pas des biens, même s’ils sont les gouvernants. Maintenant, s’il y a d’autres organisations de la société civile qui s’engagent dans la même voie, elles peuvent nous rejoindre. Mais si des organisations de la société civile se mettent à la place des gouvernants, pour qu’on puisse essayer de mettre des bâtons dans les roues  d’autres organisations, il y a que les rapports de force qui peuvent amener à faire en sorte que cette question soit réglée. En tout état de cause, nous sommes engagés pour le pays et c’est ce qui nous importe.

Quel est votre point de vue sur cette velléité de 3ème  mandat pour Alpha Condé, qui suscite des commentaires dans la cité?

Il n’y aura pas de 3ème mandat, c’est ça notre point de vue. Et nous sommes engagés à empêcher toute velléité à modifier la constitution pour aller chercher un quelconque 3ème mandat. Il y a les velléités démagogiques aujourd’hui, on les entend des personnalités, mais ça ne nous effraie pas. Nous allons nous mobiliser et le peuple ne veut pas d’un 3ème  mandat. On n’a pas à entretenir l’amalgame ou la confusion autour de cette question. La position du président doit être claire là-dessus. S’il s’engage dans cela, il aura de la résistance en face.

Que vous inspire l’élection d’Emmanuel Macron, en tant qu’acteur qui se bat pour la candidature indépendante en Guinée?

La France, c’est la France, je n’ai pas de commentaire à faire, je souhaite bonne chance à Emmanuel Macron. Ce qui nous préoccupe, c’est la Guinée.

Nous soutenons les candidatures indépendantes parce que premièrement, nous pensons que la classe politique a voté des lois qui sont injustes dans le pays et qu’on nous impose. Notre problème, c’est la classe politique. Raison pour laquelle, en tant qu’acteur engagé dans la promotion de la citoyenneté dans le pays, on se dit que toute candidature indépendante est une candidature à priori qui prend du recul par rapport aux limites de la classe politique. Et nous pensons qu’une telle initiative est à soutenir pour notre pays, pour qu’il y ait d’autres voies que celle que nous imposent les politiques, y compris les gouvernants qui sont aujourd’hui l’émanation d’une partie de la classe politique en l’occurrence celle qui a gagné les récentes élections présidentielles. Donc, nous estimons qu’il faut impulser une dynamique qui consiste à faire en sorte que toutes les lois qui sont injustes, qui amènent une certaine discrimination au niveau des citoyens, soient des lois qu’on parvienne à abolir et que la citoyenneté soit impartiale, incolore. La citoyenneté ne s’exerce pas à travers une communauté ou un clan. La citoyenneté s’exerce par rapport à la République, et qu’elle garantisse l’égalité entre les fils et les filles de ce pays.

Entretien réalisé par Sadjo Diallo (Le Démocrate) 

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