Crise du Covid-19 avec ses multiples variants, incertitude au sujet de l’indispensable calendrier de la transition, tension sur le fret international dont les coûts grimpent en flèche, guerre en Ukraine avec ses ramifications en Guinée notamment dans le secteur de la bauxite et l’alumine, bref, une économie mondiale en difficulté. Est-ce le bon moment pour faire pression sur les compagnies minières installées dans notre pays ?

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le président de la Transition guinéenne, le colonel Mamadi Doumbouya pour ne pas le nommer, voit les choses d’une manière singulière quand il parle de fer, bauxite, or ou diamant. Le vendredi 8 avril 2022, il paraît qu’il a asséné sa « vérité aux chefs des entreprises minières » (sic !), provoquant un haut-le-cœur chez de nombreux experts du domaine minier.

En réalité, son discours à la fois martial et un brin décalé – par rapport aux vraies réalités du secteur – manque particulièrement de pragmatisme. Et pour cause !

Il est important de ne pas perdre de vue qu’au moment où le monde était sérieusement affecté par la pandémie du Covid-19, laissant sur le carreau des millions de travailleurs désœuvrés dans la plupart des pays, la Guinée a fait exception avec un taux de croissance robuste, bien au-delà des rêves les plus fous de ses voisins. A la base de ce « miracle », un secteur minier dynamique, dopé par des investissements massifs, principalement dans les domaines de la bauxite (près de 80 millions de tonnes) et de l’or (plus de 2,5 millions d’onces).

En même temps, l’essentiel de la production guinéenne a été vendue en Chine (pour la bauxite) et entre les Emirats arabes unis et la Suisse (pour l’or). On se demande bien ce qui se passerait un jour, si on refusait sur un coup de tête de nous acheter nos ressources naturelles…

Au demeurant, le schéma « noble » brandi par le colonel peut être résumé en une phrase trop bruyante et trop simple pour être opérationnelle dans l’immédiat : organisez-vous pour nous proposer un chronogramme de construction « d’usines de raffinerie » (sic !), ceux qui ne s’aligneront pas risquent des pénalités ! Comme dans un camp militaire.

Comme si, dans un pays sous perfusion et queue du classement Doing business, les raffineries d’alumine pouvaient se construire à tour de bras, juste dans un élan volontariste, à la sortie d’un discours directif. Nous n’imaginons même pas l’impact environnemental que des raffineries d’alumine poussant comme des champignons pourraient engendrer dans notre pays, entre les cours d’eau asséchés, les difficultés de gestion des rejets des usines, etc. Friguia/Rusal et ses problèmes interminables est encore là pour nous réveiller au cas où nous aurions perdu la mémoire…

Il semble évident que le président de la Transition n’est pas très au fait des réalités sensibles d’un secteur complexe et ce n’est certainement pas le ministre Moussa Magassouba – qu’on a parfois du mal à suivre quand il s’exprime en français – qui va aider l’ancien légionnaire de l’armée française à améliorer sa vision de ce pan hyper-stratégique dans la structure actuelle de l’économie guinéenne.

Si le ministre Magassouba comprenait lui-même bien le secteur, il aurait expliqué que le délai de maturation d’un projet de construction d’une raffinerie d’alumine, entre les études d’impact environnemental, les études de faisabilité, leur validation par l’administration minière, les négociations avec les partenaires financiers et/ou investisseurs, la décision de construction de l’usine, la finalisation de l’infrastructure, le recrutement et la formation du personnel devant aider au fonctionnement de la raffinerie, etc., pourrait prendre au bas mot cinq bonnes années.

Si Monsieur Magassouba maîtrisait le secteur minier, il aurait vite compris que la Guinée n’a pas besoin d’une dizaine de raffineries d’alumine éparpillées sur le territoire national, mais de deux ou trois grandes raffineries qui pourraient absorber une bonne partie de la production locale de bauxite. Au passage, il aurait pu suggérer au colonel, au lieu de s’enfermer dans des déclarations tapageuses qui font sourire les investisseurs étrangers, de fixer un délai raisonnable au-delà duquel l’exploitation et l’exportation de la bauxite deviendraient une activité exclusivement guinéenne.

Car dans le schéma proposé le vendredi 8 Avril, il se trouve qu’on fait semblant de ne pas savoir qu’aucune banque guinéenne n’est en mesure de financer un tel projet. Il se trouve aussi que même pour entamer des procédures sophistiquées, la Guinée, au stade actuel de son développement, n’a pas assez de ressources humaines pour encadrer toutes les négociations liées à ce genre d’initiatives. Il se trouve également que les cabinets spécialisés sur lesquels le colonel compte pour élaborer son fameux « chronogramme » de construction « d’usines de raffineries » sont dans leur très écrasante majorité des cabinets occidentaux, rompus aux méthodes et à la culture occidentale, biberonnés à l’anticommunisme, et qui défendent le principe de l’initiative privée.

Il se trouve par ailleurs que l’administration guinéenne en a pour très longtemps encore avant de pouvoir rendre résiduelles les pratiques de corruption, n’en déplaise aux idéologues coupés des réalités du monde, qui pensent qu’ils peuvent transformer le plomb en or, du jour au lendemain.

Il se trouve enfin, qu’une période de transition militaire ouvre, par essence même, une zone d’incertitudes dans laquelle peu d’investisseurs se hasarderaient à s’aventurer, compte tenu du milieu ou du contexte infestés de « pirates » venus de tous horizons dans le but de profiter de l’ignorance et du manque évident de maîtrise de dossiers importants par les nouveaux dirigeants.

Evidemment, il serait bon de se réveiller un peu plus tôt, quand on a le sommeil trop lourd. Vouloir faire croire que les devoirs de l’Etat, comprenant à la fois la construction et/ou l’aménagement des infrastructures, que les investisseurs trouvent facilement ailleurs, revient aux entreprises privées, chercheuses de profit, est populiste.

Quand toutes ces compagnies se rendent en Australie, en Jamaïque, en Indonésie, en Inde, en Afrique du sud, et ailleurs, elles trouvent ces préalables déjà satisfaits. Les impôts, redevances et taxes qu’elles paient servent à cela !

Au juste, pendant qu’on y est, pourquoi ne parle-t-on pas de ce qui est payé par les sociétés minières ? De l’utilisation qu’on en fait ?  L’argent n’aime pas le bruit », mon colonel !

Ibrahima S. Traoré pour guinee7.com