La présence des forces armées françaises dans le Sahel pour lutter contre le terrorisme soulève aujourd’hui en Afrique et en France de nombreuses questions sur le sens des relations franco-africaines en matière de défense. Tantôt adulée comme une armée de libération après l’opération Serval en 1993 qui a empêché la prise de Bamako par les djihadistes, cette même armée est considérée désormais par une partie de l’opinion malienne comme une armée d’occupation, qui prive le Mali de sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire. Il s’agit là d’une double perception qui risque de profiter aux mouvements djihadistes d’une part, et de saper les efforts franco- maliens dans la lutte contre le terrorisme, d’autre part.

Dès lors, il convient de se demander d’où venons nous et où en sommes nous dans la coopération en matière de défense entre la France et l’Afrique? Mais aussi de se faire une idée, côté africain, sur la direction que le continent africain devrait prendre dans les prochaines années pour construire sa propre architecture de sécurité collective dans un contexte d’évolution et de multiplication rapides des défis sécuritaires.

Rappelons qu’à la base, les relations franco-africaines en matière de défense émanent des idées du général de Gaulle. Quand les colonies africaines étaient de simples possessions françaises, aucune question ne se posait, car elles relevaient toutes de la souveraineté française. Avec les mouvements de décolonisation enclenchés dans ces colonies après la seconde guerre mondiale, de Gaulle procède à une première adaptation de la présence militaire française en Afrique à travers la constitution du 28 septembre 1958. Ce texte a instauré un système fédéral entre la France et ses anciennes colonies, connu officiellement sous le nom de « communauté franco africaine ». Rejetée seulement par la Guinée, cette constitution rendait la France exclusivement responsable au sein la communauté, des questions de défense, des affaires étrangères, de monnaie et de ressources naturelles. Ce système aura la vie courte à cause notamment des pressions reçues par de Gaulle de la guerre d’Algérie et des politiques anti coloniale de l’ex URSS et des Etats Unis d’Amérique.

Dans les années 60, de nombreux territoires africains membres de la communauté ont rejoint la Guinée, dans le camp d’États indépendants. Ainsi, de gaulle procède à une deuxième adaptation du dispositif militaire français en Afrique à travers la loi constitutionnelle du 4 juin 1960. Cette loi permet de conclure des accords de coopération tous azimuts avec les nouveaux Etats indépendants. En matière de défense, ces accords ne faisaient que traduire la volonté du général de Gaulle de faire de la France, le principal acteur de la défense de l’Afrique francophone. Ils prévoient, comme ce fût le cas de l’Avenant du 26 août 1992 à l’Accord particulier d’assistance militaire du 18 juillet 1975 entre le Rwanda et la France, la possibilité pour les forces armées françaises de rétablir l’ordre public et de participer aux opérations militaires menées par le Rwanda. Nous étions donc dans un système où la sécurité intérieure et extérieure de certains Etats africains était en réalité déléguée à la France. Cette délégation de compétences souveraines, on le sait, avait ouvert la porte à tous les abus: opération de sauvetage des chefs d’Etat africains en difficulté dans leurs propres pays et main mise de la France sur certains Etats. C’était le beau temps de la redoutable « Françafrique ».

Ces pratiques avec le temps devenaient inacceptables pour une bonne partie de l’opinion publique africaine et même française, car elles portaient gravement atteinte à l’indépendance des Etats africains. On a alors évolué avec certains pays africains vers des formes de relations qui promeuvent la coopération en matière de formation, d’échanges d’informations et de renforcement des capacités des armées d’une part, et qui interdisent d’autre part, l’intervention des forces armées françaises dans le domaine de la  sécurité intérieure et de participation aux opérations militaires. C’est le cas par exemple de l’Accord de coopération en matière de défense entre la Guinée et la France signé le 13 janvier 2014. L’article 5 de l’Accord déclare en des termes clairs que les forces armées françaises « ne peuvent en aucun cas être associés à la préparation ou à l’exécution d’opérations de guerre ni à des actions de maintien ou de rétablissement de l’ordre, de la sécurité publique ou de la souveraineté nationale, ni intervenir dans ces opérations ».

Remise en cause de l’héritage gaullien et impératif d’évolution des relations franco africaines en matière de défense

Jusque là, la politique française en matière de défense en Afrique francophone était marquée par l’héritage du général de Gaulle. Mais depuis le génocide Rwandais en 1994, cet héritage est désormais soumis à trois grandes pressions. La première émane de la forte volonté d’indépendance des Etats africains et du besoin de diversification de leur partenariat en matière de défense (cas du Mali et de la République Centrafricaine qui ont fait appel à une société privée militaire russe Wagner). Cet élan se traduit par une montée en puissance du sentiment antifrançais dans certains pays du continent, surtout auprès des jeunes. La deuxième pression résulte du projet de mise en place depuis 2002 par l’Union africaine d’une architecture africaine de paix et de sécurité pour prendre en charge la sécurité collective au niveau du continent. Enfin, la troisième pression dérive du débordement de la France par les colossaux enjeux sécuritaires du continent et les efforts d’européanisation des forces d’intervention dans les crises africaines (Task force européenne Takuba au Sahel) qui en découlent.

En effet, le nouveau contexte qui se présente en Afrique commande aujourd’hui une réforme en profondeur des relations franco-africaines en matière de défense. L’idée ici est loin de rompre avec la France dans ce domaine, de renoncer à son savoir-faire dans le domaine militaire, ou encore à ne pas faire appel à sa puissance dans certains cas graves et précis. Mais plutôt d’œuvrer de concert avec elle sur de nouvelles bases, pour faire face aux menaces communes comme le terrorisme, la piraterie et la cybercriminalité. Ou encore pour parachever la mise en place de l’architecture africaine de paix et de sécurité. Les défis communs en matière de sécurité entre l’Afrique et la France sont si nombreux que les deux sont condamnées à collaborer et à agir ensemble malgré quelques conjonctures politiques de part et d’autre.

Mais compte tenu de la complexité des défis à relever et des limites objectives d’une seule puissance, fût-elle la France, d’y faire face, l’Afrique doit à présent sortir des schémas intellectuels hérités de la colonisation et prendre l’initiative diplomatique d’étendre son partenariat, dans un cadre légal et prévisible, avec d’autres acteurs puissants (les USA, la Russie, la Chine, le Royaume Uni, etc.) en vue de renforcer ses propres capacités militaires au service de la paix et de la sécurité.