Dédicace spéciale à Elhadj Kémo CONDE, Père fondateur de la microfinance en République de Guinée, retraité de la Banque Centrale le 31 Décembre 2019.

Depuis les petits projets de microcrédit des années 70 au mobile money qui prédomine aujourd’hui, le chemin a été long pour l’inclusion financière. Autrefois conspués pour leurs taux d’intérêts à priori abusifs, de nos jours, il est difficile de se passer des services des acteurs de l’inclusion financière dont les services financiers mobiles. Le mobile money est donc devenu un élément incontournable de l’inclusion financière.  Comment en sommes-nous arrivés à ce stade ?

En optant pour une évolution décennale, il est possible de repartir et/ou de résumer cette évolution en cinq (5) grandes étapes. 

1975-1985 : Naissance d’un nouvel outil de lutte contre la pauvreté – le microcrédit

D’abord simple programme d’appui de quelques bailleurs de fonds et mis à la disposition des Ministères en charge de l’Agriculture, le microcrédit a permis d’offrir les prêts de petits montants à des populations pauvres des zones rurales des pays en développement.

Il a fallu attendre 1976 pour voir cet outil de lutte contre la pauvreté s’étendre aux zones urbaines avec la création de la Gramen Bank par le Professeur Muhammad Yunus considéré comme le Père fondateur de la microfinance moderne et le plus grand banquier des pauvres.

L’approche du Professeur Yunus a été utilisé ou copié par toutes les institutions de microcrédit dans le monde : offrir des crédits à des groupes solidaires et non à des individus. A l’époque, les fonds de crédit avaient essentiellement pour origine les organismes de développement ou les investisseurs sociaux. L’accent était donc mis sur la durabilité et le social.

   1985-1995 : Passage du microcrédit à la microfinance

Dès les années 80, les populations pauvres ne voulaient plus se contenter des crédits. Elles voulaient épargner comme le reste de la population dite aisée. Une aubaine pour les institutions de microcrédit qui pouvaient remplacer les ressources de plus en plus rares des bailleurs de fonds par l’épargne de leurs clients jusque-là rejetés par les banques. C’est ainsi qu’est née la microfinance ou l’offre de services financiers aux populations pauvres exclues du système bancaire classique. La principale différence entre le microcrédit et la microfinance étant l’accès à l’épargne.

La transformation des institutions de microcrédit sans structures juridiques en institutions de microfinance censées être plus organisées a eu plusieurs conséquences sur le cours de l’histoire des services financiers notamment la prolifération des crédits individuels et la recherche de la rentabilité au détriment du social.  

1995-2005 : Consécration et summum de la microfinance     

La décennie 1995-2005 a connu la consécration de la microfinance, sa reconnaissance internationale avec pour corollaires la définition de 2005 comme année internationale du microcrédit par l’Assemblée Générale de l’Organisation des Nations Unies et l’attribution du prix Nobel de la paix au Professeur Yunus (en 2006). C’est sur cette période que les Dirigeants du monde ont défini la microfinance comme instrument permettant « d’éliminer les obstacles qui excluent une part de la population d’une pleine participation au secteur financier ». Et non instrument de lutte contre la pauvreté ?  

Paradoxalement, c’est en mettant la microfinance sous le feu des projecteurs que les critiques ont commencé à pleuvoir sur les acteurs car depuis cette date c’est la descente aux enfers pour beaucoup d’institutions. Les détournements de fonds, les faillites, les difficultés de remboursement des clients…ont sonné le glas d’un modèle arrivé à bout de souffle.  

En Guinée, les faits les plus marquants sur cette période ont été la faillite du crédit mutuel en 2000 et l’adoption de la Loi L/2005/020/AN relative à l’activité et au contrôle des institutions de microfinance.

2005-2015 : Déception, Crise et Evolution vers l’inclusion financière

Ironie du sort, cette décennie a connu le limogeage du père fondateur du microcrédit, le Professeur Yunus, de la Direction Générale de la Gramen Bank par la Banque Centrale du Bangladesh. Certains diront que c’était politique et non un procès de la microfinance ! La réalité est que cette décennie marque le début de l’échec de la microfinance comme instrument efficace de lutte contre la pauvreté mais aussi et surtout la redéfinition même de son objectif : il ne s’agit pas d’offrir des services financiers aux pauvres mais d’offrir des services financiers à bas coûts à des personnes exclues du système financier classique, indépendamment de leur niveau de revenu. C’est l’objectif d’inclusion financière.

Également, les mécènes comme la fondation Bill & Melinda Gates s’y mettent avec la création de l’Alliance pour l’Inclusion Financière (AFI) en 2008. L’AFI deviendra en quelques années le principal acteur mondial de l’élaboration et de soutien des politiques d’inclusion financière.

En plus du crédit et de l’épargne dont les montants ne sont pas forcément faibles (certaines institutions de microfinance offrant des montants de crédit semblables à ceux des banques), les clients exigent un éventail de services financiers allant de l’assurance aux transferts d’argent. Justement cette dernière activité, qui était censée être connexe aux activités principales des acteurs de l’inclusion financière, va donnée naissance à un nouveau monde : celui du mobile money. 

En Guinée, qui n’utilise pas encore les célèbres dépôts – retraits ?   

Depuis 2015 : Le mobile money ou l’apogée de l’Inclusion Financière ?

Le mobile money ou l’offre de services financiers sur mobile est la première (et unique !) innovation technologique du sud vers le nord. C’est un outil qui a accéléré l’inclusion financière dans les pays en développement.

L’équation était très simple et pour une fois elle a été résolue en Afrique : Si dans un pays plus de 90% de la population utilise le mobile et moins de 10% de la population ont accès aux services financiers, comment faire pour améliorer le taux de bancarisation ? en offrant les services financiers sur mobile bien sûr !

Pour connaitre l’impact du mobile money sur l’inclusion financière, il faut analyser les chiffres officiels. A titre d’exemple, en plus de trente ans d’activités en Guinée, une vingtaine d’institutions de microfinance et seize (16) banques n’ont pu avoir que cinq cent mille (500 000) clients au maximum. En trois ans d’exercice, trois opérateurs de mobile money ont eu plus de deux millions de clients. Il s’agit d’Orange Financial Mobile Guinée (la 1ère en nombre de clients), MTN Momo et PayCard.  

Malgré ce triomphe, en Guinée, l’offre de services financiers mobiles reste concentrée sur les opérations de dépôts et de retraits. Pour jouer pleinement leurs rôles, les opérateurs de mobile money devraient élargir leurs éventails de services financiers en offrant plus d’opportunités de paiements, de l’épargne, des crédits…à conditions que la réglementation financière les autorise. C’est le cas déjà en Afrique de l’Est.    

Si leurs offres n’évoluent pas rapidement, les opérateurs de mobile money pourraient un jour faire face à la concurrence des fintech constituées essentiellement des produits des banques de la place comme Leo d’UBA, Yup de la Société Générale et Ecobank Mobile money. Pour le moment c’est le partenariat qui domine, mais pour combien de temps ?   

Je voulais conclure exceptionnellement cette réflexion sur l’évolution de l’inclusion financière par un hommage à un homme qui a joué un grand rôle dans la promotion de cet outil en République de Guinée. Il s’agit d’Elhadj Kémo CONDE, Cadre de la Banque Centrale, retraité le 31 décembre 2019. 

Il est à la base de la 1ère cellule de la microfinance à la Banque Centrale et de la création d’une Direction de la Supervision des Institutions de microfinance, avant de devenir plus tard le Directeur Général de la Supervision des Institutions Financières englobant banques, microfinances et assurances.

Également, il est à la base de l’adoption de la première loi relative à l’activité et au contrôle des institutions de microfinance en 2005 et son évolution vers une nouvelle loi relative aux institutions financières inclusives en 2017, donc prenant en compte les services financiers mobiles qui étaient régis par une Instruction de la Banque Centrale datant de 2016. 

Enfin, l’adhésion de la Guinée à l’AFI et la ratification de la déclaration Maya c’était lui et c’est lui qui a organisé avec brio la sixième réunion du Forum Africain des politiques d’inclusion financière (AfPI) en mai 2018. Un évènement du jamais vu en Guinée avec la présence de plus de vingt Gouverneurs de Banque Centrale.

Kerfalla SYLLA

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