Saliou Samb

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre article intitulé « Un haut cadre de l’Etat ou un Ministre de la République ne doit pas accepter d’être la poubelle d’une radio privée (opinion) », qui a le mérite de poser un problème réel : celui du rôle et de la place du journaliste dans une démocratie en construction. Sans que ce ne soit l’objet recherché par votre critique, vous avez aussi posé une autre problématique : celle de la place et du rôle du ministre dans un pays comme la Guinée. Il m’est difficile en quelques lignes de m’appesantir sur des définitions alambiquées, mais retenons que le journaliste est d’abord et avant tout un diffuseur d’informations vérifiables, pour autant qu’il veuille se réclamer de ce titre. Ses autres fonctions pourraient l’amener à analyser les faits (s’il en a la compétence et/ou l’expérience requises) car dans des pays comme le nôtre, le journaliste doit aussi contribuer à éclairer et éduquer le public. Toutefois, le journaliste ne doit jamais perdre de vue un fait : en prenant le risque de vouloir faire étalage de ses « vastes » connaissances, sa parole publique sera confrontée à celle d’économistes, médecins,  sociologues, anthropologues, psychologues,  mathématiciens,  physiciens, brefs de spécialistes reconnus dans leurs domaines de compétence, et que, de ce fait, sa démonstration qu’il voudrait « brillante » peut à tout moment être ruinée par des esprits beaucoup plus brillants et beaucoup plus savants. Lorsque ce dernier, que dis-je, le journaliste se place dans la posture du procureur ou du juge, il n’administre que la preuve de son indigence intellectuelle. « La culture est comme la confiture, moins on en a plus on l’étale », disait l’autre.

Il est évident que de ce point de vue, nous constatons ces dernières années des dérapages qui n’ont absolument rien à voir avec une profession reconnue pour à la fois pour sa noblesse et sa finesse aussi bien dans la démarche, dans l’attitude que dans le langage. C’est une piètre image de soi même que l’on donne parfois, surtout quand les donneurs de leçons qu’ils soient journalistes ou autres ne sont pas exempts de tout reproche. Oui, Monsieur Hawing, de façon quotidienne nous nous retrouvons gênés par tel ou tel autre propos de journaliste, mais vous même vous ne nous mettez pas à l’aise quand vous écrivez, et de manière répétée, des phrases du genre « …J’ai entendu un groupe de journalistes traités la coopération guinéo-marocaine… » (sic !) ou « J’ai vu un groupe de jeunes  journalistes piétinés le droit à l’honneur » (« resic » !). Dites-moi Monsieur Hawing, vous avez un problème avec les accords élémentaires ? Classiques ? Les verbes traiter et piétiner devraient évidemment être à l’infinitif. Comme vous vous en rendez compte, nul n’est parfait Monsieur Hawing.

Il est évident que la plupart de nos journalistes – et sans doute parmi ceux qui vous énervent, parce que pensant avoir atteint le sommet de leur art pour des raisons diverses et mais aussi à cause des « félicitations » qu’ils reçoivent à longueur de journée – sont à parfaire. Il y en a même qui se ridiculisent à chaque prise de parole ! Oui Monsieur Hawing, un journaliste qui choisit les phrases assassines et l’insulte gratuite (ou « payante », c’est selon) donne une idée de son niveau d’éducation. Cela a un sens profond dans la mesure où nous vivons dans une société où la violence (qu’elle soit physique ou verbale) a pris ses quartiers depuis que nous avons décidé de nous écarter du chemin de la vérité.

Cependant, permettez-moi humblement de vous recadrer dans vos propos. Lorsque vous mettez sur un piédestal, à l’abri de toute critique brutale (sachez qu’il y en aura toujours Monsieur Hawing !) un ministre ou n’importe quel responsable de l’Etat, qui ne doit sa place et ses avantages qu’aux impôts et aux redevances déguisées payés par les citoyens (y compris le journaliste), à quel jeu voulez vous jouer ? Tout comme le journaliste devrait faire l’effort de soigner son langage pour préserver la dignité des citoyens, de tous les citoyens, qu’ils soient ministres ou simples éboueurs, le ministre (« serviteur de » au sens étymologique) devrait faire l’effort de comprendre qu’en acceptant des charges aussi pesantes, il s’expose à la puissance d’une critique dont il ne pourra jamais contrôler la virulence.

Etre ministre, c’est avoir de la hauteur Monsieur Hawing. Etre ministre c’est aussi avoir une vision et être capable de la matérialiser quelles que soient les formes de pression. Etre ministre, en tout cas un bon ministre, c’est également être capable de dépassement, de se mettre au dessus de certaines formes d’émotions qui nous retardent et ne permettent pas d’aller à l’essentiel : améliorer les conditions de vie des populations. Le trublion français d’extrême droite, Jean Marie Lepen disait, à propos de Bruno Megret – par allusion à sa petite taille et à ses idées -, « ce n’est pas parce qu’on est petit qu’il faut se donner des airs de grands »… Alors, Cher Monsieur Hawing, être ministre, c’est aussi ce sens du sacrifice, en dépit des quolibets, des humiliations, des dérapages qui peuvent laisser penser, parfois à juste titre d’ailleurs, un manque de respect. Si l’on n’est pas capable d’avoir cette hauteur requise, cette ouverture d’esprit et cette intelligence dans l’analyse des hommes, de leurs motivations et de leurs faiblesses, on n’a pas sa place dans un gouvernement.

Je dois aussi mettre un bémol sur l’idée quelque peu abstraite que vous vous faites de l’Etat (par définition territoire, hommes et force de répression). Sa présence doit être protectrice pour tous et surtout pour les plus faibles d’entre nous qui ne sont ni ministres, ni responsables. Vouloir utiliser l’appareil d’Etat à ses propres fins, parce qu’un journaliste, dans un évident abus de langage en tenant compte du contexte de notre société africaine, reconnue pour sa pudeur, vous a traité de menteur, serait une hérésie. Sachons raison garder Monsieur Hawing. S’il vous plait.

Pour finir, cher Monsieur Hawing, comprenez que le moteur de la démocratie est la liberté d’expression, qui est elle-même la source de la liberté de la presse. Réclamer une presse responsable est d’une pertinence qui ne saurait souffrir d’aucune forme de contestation, à condition que vous réclamiez la même chose au gouvernement et à ceux qui ont la lourde responsabilité de l’animer. Vous n’en serez que plus grand et, of course (bien sûr), plus convaincant.

Veuillez recevoir, Cher Monsieur Hawing, mes salutations les plus respectueuses

Saliou SAMB

Journaliste, correspondant de l’agence Reuters en Guinée