Nous ne pouvons pas balayer d’un revers de main la période 1958-1984 sans nous étendre un peu sur les coups fourrés et les coups bas que la première république avait longtemps enduré et que certains se plaisent aujourd’hui à falsifier cyniquement ou à occulter carrément.  En effet, dès l’indépendance, le sol guinéen était devenu la plaque tournante des réseaux d’espionnage en Afrique. Mais le cloisonnement étanche était strict de telle sorte que les différents réseaux (français, ouest allemand et dans une moindre mesure américain) s’ignoraient et permettait par conséquent d’éviter les indiscrétions.

En 1958, dans la pensée du gouvernement français, il était impossible à la Guinée nouvelle de surmonter les difficultés d’un changement total de structures économiques et administratives et c’est là qu’on l’attendait. Il fallait donner une bonne leçon au jeune gouvernement guinéen jugé « présomptueux » et à tous les autres qui se seraient mis dans la tête d’en faire autant. Toutes les conditions spécifiques étaient créées pour amener la Guinée à regretter son geste et à faire appel à l’ancienne métropole. Mais la Guinée indépendante ne s’effondra pas. C’est ainsi qu’on devait constater de façon flagrante la non reconnaissance du gouvernement guinéen et  le départ précipité des fonctionnaires français.

La flambée de popularité dont jouissait à l’époque le président Ahmed Sékou Touré au sein de l’opinion africaine, suscitait l’anxiété dans certains milieux français et par l’exemple courageux de la Guinée, la Communauté commençait a présenté des fissures. C’est en début 1959 que de Gaule reconnut l’indépendance de la Guinée. C’était Naby Youla, ancien instituteur, francophile à l’extrême ayant voté pour la communauté donc la colonisation, qui était chargé des négociations entre Paris-Conakry. Dans le même temps, Paris n’estompa pas ses machinations. Non seulement la Banque Centrale de Paris refusait de mettre à la disposition de la Guinée les moyens nécessaires mais aussi soutenait les hommes de Maurice Robert dans l’introduction des faux francs notamment dans la zone foutanienne du pays. Ce fait a précipité la sortie de la Guinée du CFA et à créer sa propre monnaie le 1er Mars 1960.

En France, il y avait deux tendances vis-à-vis de la Guinée :

La première tendance celle des pondérés, ayant tiré les leçons du fait accompli, était disposée à une collaboration franche et loyale. Bien que disposés à la reprise des relations d’amitié et de coopération, Monsieur Ellueque et l’ambassadeur Koenig laissaient le réseau faire ses agissements.

La seconde tendance, celle agressive, était composée d’éléments nostalgiques du régime colonial français et rêvant de la prédominance économique française.  Ce lot malveillant poussait à l’action nocive tous les éléments mécontents du  pays et encourageait Petit Touré dans ses agissements. Le complot petit Touré était l’œuvre des affidés français dirigés par Moutin et Lanquetin. La méthode était d’exploiter une phrase du président Sékou Touré en prétextant la création d’un nouveau parti politique composé de commerçants mécontents des directives de la loi-cadre de 1964. En effet petit Touré, cousin du président Sékou Touré , n’était qu’un paravent.

Cette dernière tendance dite agressive a triomphé et, par ses machinations, a provoqué la rupture des relations diplomatiques en 1965. Les éléments des réseaux des se livraient à une campagne corrosive de dénigrements des produits en provenance des pays socialistes notamment l’Union Soviétique. Ils n’hésitaient pas à établir un parallèle entre les industries privées et les industries d’Etat naissantes qui rencontraient des difficultés de démarrage et d’adaptation.

A l’extérieur de la Guinée, les pays promoteurs des réseaux guinéens étaient la France et certains pays du pré carré français dont la Côte d’Ivoire d’Houphouët Boigny (agissement de Kona Kanga maire d’Abidjan) et le Sénégal de Léopold Sédar Senghor. Les responsables de ces réseaux maffieux  bénéficiaient d’avantages parmi lesquels : salaires, traitements préférentiels, loyers, frais de déplacements. Ces réseaux étaient patronnés par les services de Jacques Foccart, le monsieur de la cellule africaine de l’Elysée. En 1965, avec la  rupture des relations franco-guinéennes, les activités du réseau français ont été relayées par le réseau ouest-allemand qui assurai t désormais les financements. La rupture avec la France n’importunait pas fondamentalement la Guinée mais bien au contraire lui permettait de diversifier ses partenaires étrangers disposés à entreprendre une coopération meilleure sur des bases solides et viables. Il faut citer à ce titre les pays de l’Est et les Etats-Unis d’Amérique.

Le complot Kaman-Fodéba était une création  du réseau ouest-allemand représenté par le sinistre Bruno Freitag allias Seibold, ensuite Lankes, Lewalter, Thiessen Haussen.  Seibold, l’épigone bien sage d’Adolf Hitler, avait réussi  à confondre plusieurs compatriotes en trahison nationale. Responsable du centre de Bordeau à Kankan, ce sinistre personnage ne tarissait pas de critiques acerbes à l’égard du régime guinéen et par le canal de ses affidés il se livrait à une forte opération d’espionnage. Seibold manifestait sans ambages son hostilité à la République Démocratique d’Allemagne  qui, selon lui, compromettait les intérêts économiques de la République Fédérale d’Allemagne. Le gouvernement guinéen avait pu garder l’équilibre face à cette manifestation de la guerre froide sur son sol en diversifiant ses partenaires.

L’ambassadeur Haas d’Allemagne Fédéral, l’ancien officier nazi Bruno Freitag, Lankes ont commandité des complots contre la Guinée. Le complot Kaman-Fodéba s’était fixé pour but la liquidation physique du chef de l’Etat lors d’un déplacement pour Dalaba en moyenne Guinée. Mais le président Sékou Touré n’avait pas respecté le plan de voyage établi et s’était rendu à Mamou. C’est aux parachutistes de Labé que les services de renseignements ouest-allemands  avaient confié l’exécution du forfait. En cas de succès Fodéba et Kaman devaient constituer un nouveau gouvernement du type bourgeois.

Nous avons salué la décision de Mai 2012 de l’ancien ministre Fodéba Isto Keira de célébrer feu Fodéba Keita mort au camp Boiro suite au complot Kaman-Fodéba. L’initiative est noble si du moins elle ne comportait pas d’arrières pensés. Fodéba Keita fût un grand administrateur de l’Etat, un grand ministre de Sékou Touré et les deux étaient  liés par l’histoire et par un inviolable pacte de sang. La rencontre entre les deux hommes se fit en 1950 et ce fût désormais une solide amitié qui les soudait. Fodéba était un intellectuel dans l’essence même du mot puisqu’il n’était  pas prompt ni à singer le colonisateur et ni encore à répéter comme un perroquet ce qu’on lui apprenait. Fodéba était un intellectuel affiné. Il fut le créateur des ballets africains de Guinée qu’il mit à la disposition de son pays dès l’indépendance sous conseil de son ami Sékou Touré. En Novembre 1960, c’est feu Nfamara Keita qui eut la charge de mettre en place la nouvelle armée nationale guinéenne et il s’acquitta diligemment et intelligemment de cette mission avec tout le sérieux que cela exigeait.  Homme de poigne qu’il était avec une verve extraordinaire, Fodéba Keita instaura la discipline et la rigueur au sein des forces de défense et de sécurité. Il décupla par ses travaux, les capacités d’espionnage et de contre-espionnage du pays. C’est également le même qui a restauré le camp boiro en aménageant les fameuses ‘’cellules tchèques’’. La Guinée se souviendra  que c’est lui qui a organisé la psychose des faux-chômeurs. Il avait réussi à obtenir l’autorisation de mettre fin à ce phénomène mais Fodéba, désormais en collusion avec le réseau ouest-allemand, s’était livré à une opération de mécontentement organisé dans le but de rendre le régime impopulaire et de faciliter la prise du pouvoir par son groupe. Ainsi pour mettre en œuvre son pernicieux plan, il mobilisa tout l’appareil répressif de l’Etat en vue de rafler tous les jeunes gens rencontrés dans les rues pour les incarcérer dans des conditions de détention horribles au sein du Camp Alpha Yaya. Ces jeunes étaient si nombreux qu’il en envoya à Linsan pour les travaux agricoles de l’Armée et ensuite d’autres groupes au chantier de chemin de fer  pour le ballastage. Ceux qui étaient restés à Conakry ont été enlevés tard dans la nuit pour être logés dans de minuscules cellules exigües destinées pour les sanctions disciplinaires militaires. Ces salles étaient infectées de gaz aux effets délétères et les jeunes gens asphyxiés agonisaient. Fodéba, jouissant de l’estime que le président lui plaçait, assurant l’intérim même quand ce dernier était en voyage, trahissait cette confiance. Bien que le camp fût consigné pour ne pas ébruiter ce sadisme inouï, il faut en conclure que ce carnage organisé a été exécuté dans la scélérate ambition de heurter l’opinion guinéenne face à son gouvernement.

Le  monde a déploré également en 1965 le même comportement inhumain dans la grande affaire de noyade de Boké, comme dans l’organisation du défilé humiliant infligé dans les rues à des militantes du PDG-RDA sous le prétexte fallacieux de mettre fin au trafic. Le profil politique de ce grand homme de culture que fût Keita Fodéba était la bourgeoisie aux antipodes de la ligne de masse prônée par le PDG. Malgré ses incessantes tentatives d’intégrer le BPN (Bureau Politique National), il ne réussit point.  En prélude au 6ème congrès du parti, en décembre 1962 au séminaire de Foulaya à Kindia, Fodéba suscita une crise qui aurait amené l’irréparable sans la vigilance et l’intégrité de feu Saifoulaye Diallo. C’est le moment d’estomper la légende au sujet de l’hymne national, de la devise et du drapeau de notre pays. Ils sont tous l’œuvre du Bureau politique national du PDG-RDA sous la gouverne de Sékou Touré. Rien qu’à lire le texte de l’hymne national, il est foncièrement révolutionnaire et panafricain. Sa mise en musique dans l’aire Alpha Yaya Diallo est l’œuvre d’un professeur français de musique Monsieur Cellier et ensuite de Fodéba Keita, Diop Allassane, Mory Camara, Sory Kandia Kouyaté et Djély Mamoudou Kanté. Voilà la vérité historique dans toute sa nudité. Fodéba a certes joué un rôle prépondérant dans le grand mouvement l’émancipation mais il fût très tôt récupéré par le néocolonialisme abject. Les hautes fonctions qu’il avait assuré au sein de l’Etat lui avaient permis de faire de Kaman Diaby son homme de main et d’exécuter les directives des réseaux maffieux jusqu’à la date de son arrestation en 1969. C’est le même cas que le sinistre et cynique Emile Cissé qui s’étaient livrés à des actes amoraux à Kalédou en abusant de la confiance personnelle du président.

Un autre complot, dont on parle peu, mais très flagrant est celui de Tidiane Keita. Ce dernier avait été préparé par les réseaux ouest-allemands et français. Il s’était entrainé au maniement du poignard pour avoir l’audace d’attenter à la vie du président Sékou Touré lors d’une réception du président Kenneth Kaunda. Il s’était dissimulé au premier rang de la foule pour ensuite sauter dans la voiture présidentielle et perpétrer son crime. Mais il s’était drogué à un niveau tel qu’il avait oublié son poignard et  avait été propulsé par le président qui avait réussi à le maintenir en équilibre. Il s’agit là d’un attentat audacieux et flagrant. La garde présidentielle, assez complice, laissa Tidiane faire et voyant l’échec du forfait l’élimina sur le champ pour ne pas lui laisser le temps de parler et de dénoncer par conséquent d’éventuels complices.

L’agression du 22 Novembre 1970 était le bouquet final de la haine que l’impérialisme d’alors vouait à la Guinée de  Sekou Touré. Il était prévu qu’en cas de réussite de l’opération, un gouvernement provisoire capitaliste aurait été constitué et les éléments favorables au régime seraient neutralisés jusqu’à l’élimination de tous les îlots de résistance. N’hésitant pas de passer par la vieille méthode de la canonnière, l’impérialisme revanchard avait osé en plein mois de ramadan choisir l’argument de la force au détriment de la force de l’argument. Le Portugal fasciste de Spinola était le paravent de cette agression. Les vrais instigateurs se sont servis du drapeau portugais pour accomplir le délit. Le Portugal colonialiste en voulait à la Guinée qui soutenait les mouvements progressistes de lutte en Afrique contre le colonialisme en Guinée-Bissau, au Cap-Vert, en Angola, au Mozambique. Le Portugal en intelligence avec certains guinéens de l’extérieur dont Siradio Diallo, Camara Laye (l’écrivain), Commandant Thierno Diallo, Moustapha tout passe, Diané net à sec,David Soumah, pour ne citer que ceux-là tous affiliés au réseau français pour accomplir le crime ignoble contre leur propre pays en débarquant dans des bateaux étrangers à Conakry le 22 Novembre 1970 et tuant du coup près 500 personnes civiles et militaires. Nous pensons que la lutte des idées est la meilleure. Il ne faut pas user de l’argument de l’arme et venir dans les fourgons de l’étranger quel que soit votre opposition face à un régime dans votre pays. Cette opération était dirigée par le commandant Alpoin Calvao. Ils avaient pour objectif de renverser le régime, de détruire les installations du PAIGC à Conakry et de récupérer les prisonniers portugais détenus par les hommes de Cabral. Les mercenaires semblaient informés de la situation stratégique de la ville et sur les effectifs et l’armement des camps Boiro Mamadou, Samory, Alpha Yaya et Kindia. Voilà des aspects paradoxaux qui méritent de profondes réflexions.

Les différents groupes de mercenaires avaient chacun un objectif à atteindre dans la ville : la centrale électrique de Tombo, les différents camps militaires, les installations du PAIGC, le palais présidentiel, l’information…etc. Dès l’occupation du palais présidentiel, il fallait enlever le président Sékou Touré et l’amener de force sur le bateau ou dans le cas échéant de lui brûler la cervelle sur le champ. Les nombreux témoignages au fil des années ont prouvé à juste titre que plusieurs guinéens à l’extérieur avaient trempé dans ce complot et les archives des anciens services occidentaux réconfortent les accusations du gouvernement d’alors.

Cette agression impérialo-portugaise a suscité une explosion d’indignation et partout, de par le monde, des messages de soutien fusaient la Guinée et flétrissant avec la dernière énergie cette méthode de la canonnière en plein XXème siècle.

Nous n’allons pas prétendre traiter ici tous les différents complots cas par cas à cause de l’exhaustivité, de la complexité et de la sensibilité du sujet surtout dans le souci primordial de renforcer l’unité nationale et de hâter le processus de réconciliation nationale. Il convient juste d’en appeler au devoir national, à la reconstruction nationale dans la vérité. Nous exhortons donc la jeunesse guinéenne à faire plus de prospection sur notre histoire collective pour nous amener à la dilatation de notre mémoire sociale. Chaque grande nation a respecté l’évolution de cette courbe sinusoïdale dans le graphique de l’histoire. Nous avons des pages faites de grandeur et celles moins reluisantes. L’histoire, la politique sont marquées par ce genre de manifestations qu’il nous faut accepter pour propulser notre pays au grand panthéon des grandes nations.

Par Dramane Diawara, Conakry

Publicités

Laisser un commentaire