Maramany Cissé (à gauche) en compagnie du Haut commandant de la Gendarmérie

Maramany Cissé, ministre conseiller chargé de la réforme de la sécurité profite de cette interview accordée à notre reporter pour dresser un état des lieux du processus engagé par les nouvelles autorités dans la restructuration des forces de défense et de sécurité.

Vous êtes le ministre conseiller chargé de la Réforme du secteur de sécurité à la présidence de la République. Dites-nous c’est quoi concrètement votre mission ?

Maramany Cissé: Ma mission en tant que ministre conseiller chargé de la Réforme du secteur de la sécurité consiste à coordonner auprès de monsieur le président de la République le processus de la réforme du secteur de la sécurité engagé en Guinée à l’avènement de la troisième république en 2011. Vous vous souviendrez qu’à l’avènement de la troisième république, la Guinée venait d’un long processus de transition démocratique qui avait entrainé un dysfonctionnement, je dirais grave de tout l’appareil de l’Etat y compris dans les secteurs stratégiques de la sécurité et de la défense. Résolu alors à bâtir un État de droit démocratique, il était devenu impérieux de reformer les services de défense et de sécurité. Parce que qui dit développement, dit paix et sécurité. Comme vous le savez, un Etat de droit démocratique n’est pas un Etat d’exception tel que nous l’avons connu. Donc il était nécessaire de reformer les services de sécurité et de défense. Ce processus qui cadrait au projet de société du professeur Alpha Condé a été décidé par le tout premier séminaire gouvernemental organisé en janvier 2011 qui avait fixé les 100 premières priorités du gouvernement. A cette occasion, il a été décidé d’organiser un séminaire national inclusif consacré à la réforme du secteur de la sécurité, d’organiser les états généraux de la justice etc. Avant la tenue de ce séminaire sur la réforme du secteur de  sécurité, il y avait eu un travail préalable, une mission conjointe des Nations-Unies, de l’Union africaine, de la CEDEAO avait procédé en 2010 à une évaluation de la situation sécuritaire de Guinée en avait fait une recommandation en 162 points concernant les secteurs de la défense,  la sécurité,  de l’environnement, de la douane et celui de la justice. C’est les  domaines qui sont engagés dans la réforme du secteur de la sécurité. Ce séminaire tenu du 27 au 31 mars 2011 a eu à faire le diagnostic complet sur la situation sécuritaire du pays et suite à cela, un décret présidentiel a mis en place les organes de pilotage de la réforme du secteur de la sécurité à savoir un comité national de pilotage de la réforme, une commission d’orientation stratégique, 5 comités sectoriels et une unité de gestion du bureau conseil. Dès la mise en place de ce dispositif de pilotage de ces réformes, les comités techniques sectoriels ont commencé à travailler chacun dans son domaine. Les objectifs globaux de ces reformes c’était d’abord le renforcement du cadre juridique et institutionnel, ensuite améliorer les infrastructures qui n’y répondaient plus, ensuite renforcer les capacités opérationnelles des unités d’intervention, ensuite privilégier la formation, la professionnalisation de  ces forces et enfin favoriser la coopération régionale, sous régionale et internationale etc.

Est-ce-que vous avez des partenaires dans l’exécution de cette tâche ?

Je dois dire que ces réformes ont bénéficié du soutien technique et financier des partenaires bi et multilatéraux ainsi que de toutes les composantes de la société guinéenne à savoir les secteurs de l’Etat, le secteur privé, de la société civile etc. Ainsi, en espace de 2 ans, nous sommes parvenus avec la volonté politique du chef de l’Etat, l’implication du gouvernement, l’accompagnement des partenaires bi et multilatéraux à atteindre des résultats qui ne pouvaient être escomptés compte tenu de l’état dans lequel la troisième république avait trouvé le pays. Je veux dire que la reforme a permis à doter le pays d’une politique de défense et de sécurité, une première en Guinée. Cette politique de défense et de sécurité servira dorénavant de base d’orientation, d’inspiration pour toute orientation dans les 5 domaines que je viens de citer. Ensuite, les comités techniques sectoriels ont élaboré des documents en interne  qu’on appelle les politiques sectorielles de la défense, de la sécurité, de la justice, de l’environnement et de la Douane. Il s’agissait de voir l’ensemble des problèmes  qui se posent à ces différents départements et qui faisaient que leur fonctionnement ne répondait plus aux exigences de l’Etat démocratique, aux aspirations des populations en matière de paix, de sécurité et de développement. Ainsi les comités techniques et sectoriels ont élaboré le projet de la stratégie nationale d’actions prioritaires qui a été adopté et validé le 07 mai 2014 lors de la réunion de la commission d’orientation stratégique avec la participation de tous nos partenaires. Cette Stratégie nationale d’actions prioritaires comporte une nomenclature complète de tous les projets, de toutes les activités inscrites aux programmes de 5 départements à l’échéance 2017. Pour en arriver là, il y a eu des séminaires, des ateliers qui ont été organisés  au niveau national, au niveau régional, au niveau préfectoral, au niveau sous-préfectoral. Cela à l’effet de faire adhérer les citoyens, les élus locaux, à l’effet de faire comprendre l’essence même du concept de la réforme du secteur de la sécurité quel est son impact, recueillir les sentiments des populations, des élus locaux qui sont des partenaires de cette réforme. Parce que la reforme ce n’est pas seulement pour les forces de défense et de sécurité, ces forces sont des instruments de l’Etat, elles sont au service des populations, leur vocation c’est de défendre l’intégrité territoriale, d’assurer la sécurité des personnes et des biens, de lutter contre la criminalité sous toutes ses formes dans notre pays. Donc tout projet concernant alors ces services doit avoir l’assentiment des populations parce que, sans leur concours la mission de ces services est vouée à l’échec. Mais avec le concours et l’assentiment de tous les citoyens, les structures et les médias, il est certain que les résultats escomptés pourront être atteints. Donc nous allons nous intégrer davantage dans la dynamique des reformes  pour fonder un Etat de droit démocratique. C’est ainsi que le président de la république a jugé nécessaire de s’entourer de conseillers. C’est pour cela que j’ai été nommé auprès de lui pour essayer d’encadrer et de cadrer ce processus. Egalement il y a un ministre chargé de la réforme du secteur de la justice, parce que la Guinée s’était engagée dans plusieurs réformes : il y a eu la réforme de l’Etat, la modernisation de l’administration, la réforme du secteur de la sécurité etc. Entre ces différentes réformes, il y a question de créer une synergie parce que l’Etat étant un, l’administration étant une, les réformes sectorielles ne peuvent être que des réformes de l’Etat. C’est pour cela, avec la finalisation des documents cadres des RSS, nous sommes en train de créer les passerelles  pour que ces structures là se parlent, pour que les acteurs se rencontrent, ils échangent sur leur méthodologie, sur les objectifs, sur les moyens, la mobilisation des ressources et sur les mécanismes de coordination au niveau de nos partenaires étrangers notamment. Aussi, nous avons pris en compte  le volet communication, nous sommes en train de mettre un système dans ce sens pour faire en sorte que les citoyens appréhendent mieux l’esprit de la réforme, que les élus locaux soient beaucoup plus intéressés, qu’ils participent avec les acteurs de la RSS à la mise en place de toutes les structures et à la mise en œuvre du programme en un mot. Donc voilà un peu le fondement de cette réforme qui a doté la Guinée d’une architecture sécuritaire adaptée au concept de l’évolution de la société guinéenne, adaptée à la dimension de la criminalité contemporaine. Pace que comme vous le savez, les enjeux ne finissent pas aujourd’hui tant au niveau national, sous régional et international. La criminalité internationale a refait surface à travers le trafic de drogue, le trafic d’armes, le trafic humain à travers la menace terroriste et l’intégrisme religieux, ajouté tout cela à la pauvreté qui est la mère des inégalités. Donc la Guinée doit s’organiser, la Guinée doit se protéger, nous avons dit que nous voulons être un pays émergeant et pour être un pays émergeant, il faut des services de sécurité reformés, professionnalisés équipés et motivés et c’est pour cela que l’armée dans le cadre de sa réforme a révisé son statut, la police nationale qui depuis l’indépendance n’avait pas de statut s’est dotée enfin d’un statut particulier tout comme la protection civile qui n’avait pas de statut, la Douane également. Au niveau du ministère de l’Environnement, il y a eu la création d’un corps spécial qu’on appelle ‘’le Corps des conservateurs de la nature’’. C’est une innovation en Guinée pour pouvoir faire face à la menace que constituent les atteintes contre l’environnement, contre la faune, contre la flore. Ces conservateurs de la nature ont reçu des formations particulières grâce à l’accompagnement de nos partenaires bi et multilatéraux. Nous avons assisté à la création et à l’opérationnalisation de la nouvelle école nationale de la police, à l’érection de l’Etat-major de la gendarmerie en Haut commandement de la Gendarmerie, la création de la justice militaire dans le cadre de la réforme etc.  Ce qui est à noter dans tout ça, c’est l’engagement des forces de défense et de sécurité sans exclusion à se soumettre loyalement à l’autorité civile légalement constituée. Un des objectifs de ces réformes aussi, c’est de parvenir à rapprocher la société civile des forces de défense et de sécurité pour que le peuple son armée, le peuple sa police, le peuple et toute sa composante sécuritaire arrive ensemble dans le cadre de la refondation de la société guinéenne, dans le cadre de la reconstruction de la Guinée, de la construction de l’Etat de droit démocratique à se parler et à se comprendre.

Quel est l’impact que ces réformes ont eus aujourd’hui au niveau des forces de défense et de sécurité ?

L’impact qu’il faut relever aujourd’hui et qui était visible dès le début de cette réforme c’était la démilitarisation de Conakry qui est déjà effective depuis 2011. Comme impact également, il y a eu la levée totale sur toute l’étendue du territoire des barrages de contrôle qui étaient des points d’agacement pour les populations, pour les acteurs de l’économie guinéenne. Il y a eu la création des brigades anti criminalité qu’on appelle communément les BAC qui sont venues renforcer les dispositifs traditionnels de lutte contre la criminalité. Donc l’impact de ces réformes aujourd’hui est grand. Ce que nous voulons encore à l’issue du recensement biométrique de l’armée, de la police, de la gendarmerie, c’est de mettre en place une architecture sécuritaire de nature à défendre la territorialité de la Guinée, à lutter plus efficacement contre le crime organisé et à faire en sorte que la Guinée ne soit pas un point de passage des criminels,  que la Guinée ne soit pas une zone de transit de la drogue vers d’autres pays, qu’elle ne soit pas un point de refuge des bandits de la sous-région. Autre impact de ces réformes, c’est l’application des textes réglementaires notamment les statuts, les codes de déontologie, l’opérationnalisation de l’école de police, des corps des conservateurs de la nature etc. Nous avons fait et nous sommes en train de faire   en sorte que les forces de défense et de sécurité soient les acteurs de la reconstruction de la Guinée à travers la réconciliation nationale entre elles-mêmes et avec la société civile pour les permettre de répondre enfin aux critères d’un Etat de droit et aux aspirations des populations en matière de sécurité.

Quelles sont aujourd’hui les perspectives pour les années  à venir en matière de réforme du système sécuritaire guinéen ?

Alors pour parler des perspectives en cours, je vous renverrai à la stratégie nationale d’actions prioritaires qui a eu à identifier de façon nominale tout ce qui doit être fait, tout ce qui doit être entrepris au niveau de l’armée, de la police, de la protection civile, de l’environnement, de la justice et  de la Douane à l’échéance 2017. Toutes ces actions identifiées sont évaluées, budgétisées et nous sommes en train de les inscrire dans les budgets des départements concernés. Pour mettre en œuvre ce plan, nous sommes en train d’organiser d’ici la fin de cette année une table ronde des bailleurs de fonds, des partenaires techniques et financiers à l’effet d’accompagner la république de Guinée dans la mise en œuvre de l’ensemble de ces actions déjà identifiées. Cette table ronde va mobiliser les secteurs de l’Etat, les secteurs privés, pour que chacun à la mesure de ses moyens contribue. Dans ce cadre aussi, nous avons voulu privilégier le partenariat sous-régional et régional, nous nous tournerons vers des pays comme le Nigeria, l’Afrique du Sud, le Burkina, l’Angola et le Ghana pour un échange d’expériences, de mécanismes de gestion de la réforme du secteur de sécurité parce que tous les pays qui proviennent d’une longue transition démocratique sont confrontés aux mêmes problèmes. C’est pour cela que nous sommes fiers aujourd’hui d’entendre de l’avis unanime de tous nos partenaires  que le modèle de réforme du secteur de sécurité de la Guinée est rare en Afrique. Donc sur la base de ce constat, nous voulons mettre le produit de cette réforme à la disposition de toute l’Afrique pour faire en sorte que dans le cadre de la communauté des Etats  de l‘Union africaine, de l’Union du fleuve Mano essayer de conjuguer nos efforts, de capitaliser nos moyens pour face à notre ennemi commun qui est la criminalité transnationale et les nouvelles menaces qui sont apparues ces derniers temps à l’échelle mondiale.

Justement monsieur le ministre dans le cadre de la réforme du secteur de la sécurité est-ce-que vous avez pris en compte la menace et terroriste qui plane dans la sous-région ?

Bien entendu je viens de parler de ça chacun le voit, chacun le lit, chacun l’entend dans les médias ce qui se passe à travers le monde. Donc compte tenu de la porosité des frontières, du développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication qui sont des carrefours qu’on ne peut pas maîtriser, ces menaces sont à prendre au sérieux parce qu’elles constituent des menaces réelles pour l’existence des Etats, constituent des antithèses des plans de développement socio-économiques des Etats. C’est autant dire que si les Etats n’agissent pas ensemble, si on ne parvient pas à harmoniser les politiques sécuritaires, si nous ne mettons pas en place un mécanisme de concertation, d’actions, nous serons pris de court par toutes ces formes de criminalité qui sont aujourd’hui hors de contrôle de tout le monde. Je suis convaincu qu’avec cette synergie d’action au niveau national, au niveau sous régional, international, avec l’implication de toutes les institutions intervenantes dans le cadre de la sécurité, le monde peut se prémunir contre ces fléaux. Nous pouvons privilégier la prévention et en même temps renforcer le répression et pour cela, il faut aller dans d’autres terrains, le terrain économique pour combattre la pauvreté qui est la mère des inégalités, le manque d’emplois de la jeunesse; le genre tout cela sont des questions qui intègrent la sécurité. Car une jeunesse désœuvrée est une pépinière pour la criminalité, une jeunesse occupée est un facteur de développement incontournable et c’est pour cela que le président la république  à travers le gouvernement a mis tout en œuvre pour initier des projets pour la jeunesse guinéenne, pour le genre, pour que ces composantes ne soient pas des couches marginalisées de notre société. Pour qu’elles jouent un rôle efficace et prépondérant dans la construction de la Guinée d’aujourd’hui et de demain. Au finish, il faut noter que cette réforme fait partie du bilan positif de la troisième république parce que, nous sommes fiers d’entendre de la bouche de nos partenaires que la réforme du secteur de sécurité en Guinée fait parler d’elle-même en dehors de nos frontières. Sans volonté politique, sans adhésion de toutes les composantes guinéennes à cette réforme, nous ne serions pas là aujourd’hui. Mais fort heureusement, la réforme a porté des fruits et elle reste encore porteuse d’espoir pour un lendemain meilleur d’une Guinée qui se veut démocratique, émergeante, unie et unifiée pour les guinéens de l’intérieur comme de l’extérieur.

                         Le Démocrate, partenaire de guinee7.com