Le 24 juin 2021, le géant anglo-australien, Rio Tinto, a signé un retour remarqué en Guinée, avec l’inauguration d’un nouveau siège à Conakry sur fond de paillettes et de promesses.

Plusieurs experts voient d’un mauvais œil, cette nouvelle « immixtion » dans un dossier qui commençait à bouger depuis la reprise des blocs 1 et 2 par le consortium SMB-Winning.

Le 4 juillet 2016, dans un entretien exclusif accordé au journal « The Times », Jean-Sébastien Jacques, fraîchement promu (Chief Executive Officer (CEO) du géant minier avait sèchement douché, en quelques phrases (1), les espoirs de l’Etat guinéen au sujet du développement du Simandou Sud (blocs 3 et 4).

Près de 5 ans plus tard, après un « départ » précipité (2) qui avait laissé en rade de nombreux employés, Rio Tinto revient sur ses pas, avec les mêmes promesses ressassées depuis le 16 février 2000, date à laquelle la major de l’industrie minière s’est pour la première fois présentée pour négocier elle-même les détails des permis miniers initialement détenus par la junior RTZ Mining and Exploration (3).

« En près de 24 ans de présence, l’entreprise s’est contentée de faire des promesses sans suite concrète. Or, sa concurrente sur la réserve du Mont Simandou, SMB-Winning, aujourd’hui détentrice de la concession couvrant les blocs 1 et 2, est dans l’action pour la réalisation du mégaprojet », fait remarquer un expert du secteur minier, interrogé par WESTAF MINING.

Plusieurs faits troublants suscitent la méfiance, estime notre source qui tempère cependant en suggérant d’observer l’attitude de Rio Tinto par rapport à un projet qui a finalement été lancé sans le géant minier.

« Contrairement à ce que les gens pensent, SMB-Winning n’a pas les mêmes intérêts que Rio Tinto dans ce projet. Les aciéries chinoises importent des quantités énormes de minerai de fer (environ 1 milliard de tonnes par an) à partir des mines contrôlées par les géants du secteur dont Rio Tinto. Un rapport confidentiel de Morgan Stanley indique clairement qu’elles (ces aciéries) économiseront au moins 7 milliards de dollars USD par an si elles s’approvisionnent à partir de la réserve du Simandou », souligne l’expert.

En clair, le consortium qui a déjà réalisé un chemin de fer de 135 km du côté de son exploitation de bauxite, à Boké (à l’Ouest du pays, à 300 km de Conakry), pourrait être le fournisseur privilégié des usines chinoises s’il parvient à concrétiser ce mégaprojet.

« C’est une menace pour les géants du secteur du fer qui devront trouver d’autres moyens de perturber le marché (en jouant sur les stocks par exemple ou sur une forme d’alliance occidentale) pour préserver leurs intérêts et tenter de faire barrage au projet de la Chine de sécuriser sa source d’approvisionnement en minerai de fer », ajoute un autre expert.

Parallèlement au marché chinois, la vente du minerai de fer du Simandou pourrait voir d’autres clients se manifester hors de la Chine, souligne cette source.

«Rio Tinto a toujours été accusée de vouloir se contenter de « geler » l’actif que représente le Simandou, ce que l’entreprise a vigoureusement nié. Il faut souligner que cette entreprise n’a jamais digéré qu’on lui ait retiré les blocs 1 et 2 qui sont aujourd’hui détenues par SMB-Winning », affirme notre premier interlocuteur.

Quoi qu’il en soit, le géant anglo-australien a dû manœuvrer pour rester à flots en Guinée, avec notamment un accord transactionnel en 2011, qui a débouché sur un paiement de 700 millions USD qui pourrait être interprété comme une « amende » visant à compenser l’énorme retard accusé par le projet Simfer SA (4).

Il y a eu après le mirage de la « vente » des actions détenues par Rio Tinto dans Simfer SA à Chinalco – avec lequel la Guinée espérait concrétiser le projet -, mais les négociations ont échoué, douchant les espoirs de Conakry, et accélérant de fait la procédure qui a débouché sur l’appel d’offres remporté par SMB-Winning (face au géant australien Fortescue Metals Group)…

Lors de l’inauguration de son siège, de très hauts responsables de Rio Tinto ont rallié Conakry. Il s’agit de Bold Bataar, Chief Executive minerai de Cuivre et Simandou, Niguel Jones, Directeur Général du Simandou et Lawrence Dechambenoit, responsable des Affaires externes de Rio Tinto.

Seul le nouveau CEO, Jakob Stausholm, qui a remplacé Jean-Sébastien Jacques, ne faisait pas partie de la délégation, a dit ironiquement un de nos interlocuteurs…

« Cette mobilisation qui pourrait être perçue comme un signe d’engagement vis-à-vis du projet, ne permet cependant pas de bien lire les objectifs de la compagnie en Guinée. Dire que le « temps du Simandou est arrivé » n’est pas un fait nouveau », critique un ingénieur des mines.

Le géant anglo-australien accuse aujourd’hui un retard dans son calendrier d’exécution par rapport à son concurrent direct avec qui il dit être prêt à travailler pour réaliser les infrastructures nécessaires à l’évacuation du minerai de fer, à savoir le chemin de fer de 670 km devant relier la zone Sud-Est du pays à la côte et le port en eau profonde du côté de Forécariah, à l’Ouest du pays, à environ 100 km de Conakry.

Reste à savoir si SMB-Winning, dont la stratégie subtile a permis au consortium d’échapper à toutes les chausse-trappes, acceptera la « main tendue », elle qui s’est engagée dans sa convention ratifiée par le parlement guinéen en 2020 à mobiliser l’investissement nécessaire pour la réalisation des mêmes infrastructures, pour 14 milliards USD, là où les chiffres fournis par Rio Tinto, quand le géant minier maîtrisait le tempo, évoquaient un montant de 20 milliards USD…

———————————————————————————————————-

(1) Morceaux choisis de l’entretien de Jean-Sébastien Jacques publié par « The Times », le 4 juillet 2016 :

« Les conditions du marché du fer sont claires – il y a une surproduction sur le marché. Donc au vu du caractère capitalistique du projet et eu égard aux conditions actuelles du marché, les signaux ne sont pas favorables de notre point de vue »

« Nous avons été très clairs que c’est un projet très coûteux. Il y a quelques semaines, nous avons livré les études de faisabilité bancables au gouvernement et noua avons été clairs que dans le contexte actuel du marché, nous ne voyons pas la voie à suivre par rapport à Simandou »

« Ce n’est pas le moment pour Rio de développer un tel projet. Les autres parties prenantes peuvent avoir différents points de vue à ce sujet »

(2) En fait il restait encore du personnel résiduel pour accomplir des tâches liées à la concession minière

(3) RTZ Mining and Exploration avait obtenu ses premiers permis miniers le 20 février 1997. Avec la démarche de Rio Tinto, les observateurs en ont conclu que la junior appartenait au géant anglo-australien

(4) Simfer SA est la société de droit guinéen créée dans le cadre de l’exploitation du Simandou. Jusqu’à une date récente les données indiquaient qu’elle était contrôlée par Rio Tinto (46,6%), Chinalco (41,3%), SFI, (4,6%) et l’Etat guinéen (7,5%)

Source: Westaf Mining

PS: le titre est de guinee7.com