Ibrahima Sanoh, auteur du document intitulé ‘’ Refonder le système éducatif guinéen à travers les assises nationales de l’éducation’’ n’est pas satisfait totalement du travail effectué par la commission nationale de réflexion sur l’éducation. Dans cet entretien accordé à notre reporter, l’économiste s’est aussi prononcé sur la visite d’Etat du président de la République en France et l’évènement de Conakry ‘’capitale mondiale du livre.’’ Lisez !

Vous venez de publier un document sur le système éducatif guinéen. De quoi s’agit-il réellement?

Ibrahima Sanoh: Ce document intitulé ‘’Refonder le système éducatif à travers des assises nationales de l’éducation’’ appelle à la refondation du système éducatif guinéen. Il prend un peu le contrepied des arguments présentés par la commission nationale de réflexion de l’éducation. Le travail qu’ils ont produit nous semble un travail très étroit du point de vue des paradigmes, du point de vue des stratégies dont nous voulions envoyer une approche holistique par rapport à la réforme éducative en Guinée ou sinon sa refondation, c’est chose qui nous a poussé à publier ce rapport. Ce travail est un peu plus moyen volumineux que le travail de la commission susmentionné, mais tout au moins qui tient compte de quelques éléments que la commission avait éludés dans son travail.

Les moyennes annuelles ne seront plus prises en compte au baccalauréat. Quelle est votre position par rapport à cette décision ? 

Je suis de ceux qui ont dit que le maintien des notes de l’examen du baccalauréat entretenait en quelque sorte une inégalité ou une iniquité d’autant plus que dans certaines institutions d’enseignements privés, les élèves partaient avec des notes gonflées. Donc, ces notes gonflées leur permettaient d’avoir une compétitivité et cette compétitivité mauvaise leur permettaient d’avoir une chance de réussir. Chose qui fauchait l’évaluation du baccalauréat. Je suis de ceux qui appellent aussi à la prudence bien que pendant 12 années, nous avions implémenté en Guinée ce qui n’est pas dans les textes qui régissent l’organisation des examens nationaux surtout du baccalauréat. Parce que dans un texte qui régit cela, dans son chapitre 6 et article 48, il semble que les notes sommatives ne doivent pas être prises en compte et c’est sur ce à quoi le ministre est revenu. On se pose la question de savoir pourquoi, donc pendant 12 années antérieures, certains ministres qui sont passés, qui avaient connaissance de ce dossier ont voulu implémenter quelque chose qu’ils n’avaient pas dans leur texte. Chose qui veut dire qu’il y avait un décalage ou une incohérence avec les textes.

Pour vous, cette décision n’a-t-elle pas d’inconvenants?

Bon, vu que les gens ont été habitués à la moyenne annuelle, peut-être retourner à cette décision, peut aujourd’hui décourager les enfants à aller en classe. Et cette démotivation peut avoir un effet très néfaste par rapport à l’apprentissage. On n’évalue pas parce qu’il faut empêcher les gens de ne pas passer à l’université, on évalue pour se rendre compte, est-ce que les connaissances qui ont été transmises ont été des connaissances acquises par les enfants, est-ce qu’ils sont en même capables de les restituer. Mais, si aujourd’hui, ce débat ne se porte pas. Donc, on va essayer de faire un peu de mal.

Elle pourrait avoir peut être pour avantage de rétablir une vérité, une sorte de justice pour les enfants des pauvres qui ne fréquentent pas les écoles privées où souvent les notes sont gonflées et aussi les enfants qui sont dans les écoles publiques souvent qui viennent avec les moyennes intrinsèques. L’inconvénient ça peut faire que les enfants soient démotivés, s’ils savent que les évaluations ne vont rien garantir. Donc, du coup, ils peuvent rester à la maison. Et comme nous avons un système qui ne permet pas l’apprentissage à la maison, je trouve que ça va avoir des effets très néfastes sur l’apprentissage de façon générale.

Quelle approche avez-vous par rapport à cette question?

J’allais laisser ces notes et revoir les textes, les corriger, les réadapter. Parce que souvent, vous savez un examen national, ça dépend des états d’esprit. Je peux bien me préparer dans l’année, mais il se peut que dans la salle, on donne un sujet que je n’ai pas vu ou que vraiment je sois stressé, je passe à côté. Du coup j’ai zéro, je peux redoubler. Et pourtant j’ai bien travaillé. Donc vous voyez pourquoi, il faut les maintenir. C’est pour encourager pour que vraiment ça permette une sorte de délibération. Parlant de délibération, je veux que ces notes-là soient graduelles, qu’il y ait un barème. Le barème soit par exemple 14. Quoi que vous fassiez, on ne dépasse pas 14. Mais ce barème-là soit pondéré à la moyenne du baccalauréat. Si la personne n’a pas plus de 14 de moyenne au bac, que la note qu’il a comme moyenne au bac soit dégradée de sorte que cette moyenne annuelle là, avec laquelle il est venu, puisse refléter son effort intrinsèque au baccalauréat. En faisant ainsi, on pourrait peut-être encourager les gens.

Dans un passage de votre document, vous dites le système éducatif guinéen est moribond. En quoi est-il moribond ?

C’est un secret de polichinelle que la Guinée n’a pas un système éducatif. Il suffit juste de voir la location que nous faisons à l’éducation, la part du budget, c’est la part la plus faible dans la sous-région. Ce qui fait que notre économie n’est pas compétitive. La seconde chose, il faut voir l’état de vétusté dans lequel se trouvent nos infrastructures. Non seulement, les infrastructures sont inadaptées, elles sont aussi insuffisantes. Il faut aller dans les écoles publiques où vous voyez des enfants empilés dans les salles comme des sardines et dans certaines localités même il n’y a pas d’école. Il faut voir aussi la sous formation et l’insuffisance des enseignants. Il y a aussi l’incohérence entre le primaire et le secondaire, entre les deux. Les programmes qui sont là, ne tiennent pas compte de la réalité. Lorsque quelqu’un quitte le lycée pour l’université, il se perd, à la première année, il se fourvoie. Après au moment où il commence à comprendre les choses, il a fini les 6 semestres et après il ne PEUT plus continuer, on lui dit que pour faire le Master, il faut qu’il paye. Pour faire le doctorat, il faut qu’il paye. La formation aussi laisse à désirer et comment voulez-vous que les gens de mauvaise qualité officient dans nos écoles, des gens mal sélectionnés officient afin que nos enfants puissent avoir le niveau, et donc le système éducatif guinéen est désarticulé. Tout ce qui fait qu’aujourd’hui, il est moribond. Il est aussi moribond parce que c’est un système qui est basé sur l’imitation. L’imitation est donc la restitution de la connaissance. C’est-à-dire l’enseignant par sa pédagogie veut que l’étudiant lui restitue ce qu’il  lui a donné, ça, c’est un système qui tue toute créativité.

Pourtant dans les autres systèmes éducatifs, c’est ce qu’on encourage aujourd’hui. Parce que ce n’est pas la restitution de la connaissance où se trouve l’intelligence. L’intelligence se trouve dans une autre façon de raisonner, de comprendre les choses et dans la résolution des problèmes et non pas dans la restitution de la connaissance et dans l’imitation que notre système éducatif promeut. C’est tout ce qui me pousse à dire que c’est un système qui est malade.

La Guinée est à quelques jours de l’évènement Conakry ‘’capitale mondiale du livre.’’ Quels sont vos sentiments ?

Je regrette que jusqu’à maintenant la Guinée n’ait pas encore une politique nationale du livre. La commission des organisateurs prévoit déjà d’introduire au parlement ce travail. Mais je trouve qu’on a mis les charrues avant les bœufs. J’ai peur que ça ne soit un gadget politique, d’autant plus qu’on sait en Guinée, il n’y a pas vraiment des libraires. L’accès au livre est très difficile. Et même si on va construire des bibliothèques, le Guinéen dès l’école, on lui a pas insufflé cet amour de la lecture, c’est ce qui fait aussi la maladie de notre système. Et j’ose croire qu’ainsi l’évènement ponctuel ne serait-ce qu’en une année ne serait pas suffisant pour insuffler d’amour à la lecture. Il faut encore que l’éducation soit reformée.

Mais j’ai peur que cet évènement ne soit dans la main d’une minorité. Aujourd’hui, on ne voit que quelques éditeurs seulement qui se confondent à une seule maison d’édition. Les autres maisons d’éditions, je trouve que c’est un conflit d’intérêt qu’il faut bannir et ce n’est pas trop bien. Parce que cet éditeur-là, se fait sucer sur les épaules et les autres se font marcher sur les pieds. Si nous voulons que le livre ait un avenir en Guinée, il faut que les éditeurs, les grands et les minuscules aient les mêmes considérations vis-à-vis de la loi et qu’on arrive à promouvoir ces maisons d’éditions, que les petites maisons d’éditions puissent avoir les financements qu’il faut.

Mais si c’est une seule maison d’édition qui doit passer devant pour faire les choses, j’ose croire que la mort et l’assassinat des autres  pointent déjà à l’horizon, et c’est ce que je déplore.

Est-ce qu’il y a une politique d’accompagnement des auteurs ?

La Guinée n’a pas une politique d’accompagnement. Il suffit juste de voir ceux dont nous appelons des grands auteurs en Guinée, combien de livres ont- ils publiés? Ailleurs, vous avez des gens qui ont 60 à 80. Ici quand vous publiez, les maisons d’éditions elles-mêmes savent que les gens ne lisent pas, alors qu’est-ce qu’elles font concrètement pour que les gens lisent. Il faut que ces problèmes se posent. Les gens n’ont pas accès et ils ne lisent pas. Lorsque vous partez vers une maison d’édition, ils vous disent qu’ils ont des problèmes de financement. Et souvent, c’est vrai, ce problème de financement se pose à eux. Alors comment voulez-vous que le livre ait un avenir dans un pays où les maisons d’éditions souvent n’ont pas de financement?

Quelle analyse faites-vous de la récente visite d’Etat du président de la République en France ?

Ce n’est jamais mauvais. Maintenant, par rapport aux déclarations qui ont été tenues à Abidjan et puis à Paris, il y a quelque chose qui se dégage. Cette volonté du président à appeler les dirigeants occidentaux à ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures des Africains, c’est déjà trop bon. Mais il faut par ailleurs que les dirigeants africains aussi arrivent à s’assumer. Je trouve qu’il faut que ces gens-là, arrivent à avoir une cohérence un peu.  La cohérence par rapport à leur combat qu’ils ont fait par rapport aux idéaux qu’ils ont défendus. La cohérence aussi par rapport à leur idéal de démocratie, c’est-à-dire s’ils veulent que la démocratie puisse être installée en Afrique, il faut qu’il y ait l’alternance.

Maintenant s’ils veulent une démocratie à leur façon, nous autres nous disons qu’il ne sert à rien d’appeler les autres à les respecter. Notre président en tant que président en exercice de l’UA, je crois qu’il devait être cette personne qui oblige les autres à ne pas s’éterniser au pouvoir. Si déjà, il commence à les encourager à travers son discours et sa façon de dire les choses, c’est déplorable.

Source: Le Démocrate 

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