Censure

Fria : Voyage au bout d’une pollution persistante

Un an après un rapport accablant du ministère de l’Environnement, les habitants dénoncent l’absence de mesures visibles face aux émissions de l’usine Friguia exploitée par Rusal.

Fria, dimanche au petit matin. Un voile blanchâtre retombe sur la ville. Toitures poudrées, feuilles ternies, étals couverts d’une fine pellicule : la poussière d’alumine s’invite partout. Pour de nombreux habitants, ce phénomène n’est plus accidentel – il est devenu routinier.

Au centre des accusations : l’usine de Friguia, exploitée par le groupe russe Rusal. Selon plusieurs sources locales concordantes, les fours de calcination fonctionneraient depuis des mois avec des électrofiltres défaillants ou insuffisants, laissant s’échapper de fines particules dans l’atmosphère.

Un rapport officiel resté sans suite ?

Il y a un an, un rapport du ministère guinéen de l’Environnement – que nous avons pu consulter –  dressait un constat sévère : pollution atmosphérique qualifiée de  ‘‘grande’’, dépassement des normes de rejets, et identification claire de l’usine comme unique source majeure d’émission.

Le document recommandait des mesures précises :

  • remplacement immédiat des électrofiltres défectueux ;
  • arrêt des émissions de fines poudres au profit de particules plus grossières ;
  • évaluation sanitaire des travailleurs et riverains ;
  • prise en charge médicale des cas liés à l’exposition ;
  • suivi mensuel de la mise en conformité ;
  • appui aux maraîchers affectés.

Un an plus tard, sur le terrain, peu d’habitants affirment avoir constaté un changement notable. La poussière continue de tomber.

Interrogé sur l’état d’avancement des mesures correctives, aucun calendrier public détaillé n’a, à ce jour, été communiqué aux populations locales.

Agriculture et santé : des signaux inquiétants

Dans les quartiers périphériques et les zones maraîchères, les producteurs évoquent une baisse inhabituelle des rendements. Plusieurs agriculteurs affirment que les fleurs de certaines cultures, notamment le gombo, ont été détruites avant fructification. Résultat : une raréfaction du produit observée durant ce Ramadan.

Un lien formel entre les émissions industrielles et les pertes agricoles, est établi dans le rapport cité haut. Il faut dire que la corrélation temporelle interpelle.

Sur le plan sanitaire, des praticiens locaux signalent une hausse des consultations pour irritations oculaires, toux chroniques et difficultés respiratoires. C’est vrai qu’aucune étude épidémiologique exhaustive n’a été officiellement publiée pour quantifier l’impact exact de l’exposition aux particules d’alumine sur la population.

Une responsabilité juridique potentielle

Dans un contexte international marqué par la montée des contentieux environnementaux, la situation de Fria pourrait évoluer vers le terrain judiciaire.

Exemples. En France, le groupe ArcelorMittal a été mis en examen dans le dossier du site de Fos-sur-Mer pour des faits liés à la pollution industrielle. Des communautés du delta du Niger ont poursuivi Royal Dutch Shell devant des juridictions européennes pour des déversements pétroliers massifs. L’affaire du déversement de déchets toxiques à Abidjan a conduit à des procédures prolongées visant Trafigura.

Ces précédents montrent que les litiges environnementaux dépassent désormais les frontières nationales. Les notions de devoir de vigilance et de responsabilité extraterritoriale gagnent du terrain.

À Fria, certains citoyens disent déjà envisager la constitution d’une partie civile. ‘‘Nous explorons les voies légales’’, confie l’un d’eux, évoquant un possible recours en justice.

Entre impératif économique et exigence environnementale

La raffinerie d’alumine demeure un pilier économique majeur de la ville. Emplois directs et indirects, activité commerciale, recettes fiscales : son poids est considérable. Mais l’équation devient complexe lorsque développement industriel et protection sanitaire semblent s’opposer.

La question centrale demeure : les normes environnementales en vigueur sont-elles pleinement respectées ? Si des manquements persistent, pourquoi les injonctions administratives tardent-elles à produire des effets visibles ?

À ce stade, l’enquête révèle un décalage préoccupant entre les constats officiels passés et la perception actuelle des habitants. Pour dissiper les doutes, la transparence sera déterminante : publication des contrôles atmosphériques récents, calendrier précis de modernisation des installations, études sanitaires indépendantes.

Car au-delà des polémiques, une certitude s’impose : lorsqu’une ville entière vit sous un nuage de poussière industrielle, l’information claire et vérifiable devient une exigence démocratique.

Traor pour guinee7.com