La décision du ministère des Transports d’interdire, à titre conservatoire et pour trois mois, la circulation nocturne des camions gros porteurs répond à une préoccupation légitime : sauver des vies face à la recrudescence des accidents de la route. Personne ne peut contester l’urgence d’agir.
Mais une question mérite d’être posée : la nuit est-elle réellement le moment où les gros porteurs représentent le plus grand danger en Guinée ?
Pour quiconque emprunte régulièrement l’axe Conakry–Tanènè, par exemple, la réponse paraît moins évidente. C’est surtout en pleine journée que l’on croise des dizaines de camions roulant à vive allure, souvent conduits par de très jeunes gens qui se comportent davantage comme des pilotes de course que comme des professionnels transportant plusieurs dizaines de tonnes de marchandises.
Le problème ne semble donc pas résider uniquement dans l’heure de circulation. Il est plus profond : excès de vitesse, surcharge, insuffisance de formation des conducteurs, fatigue, mauvais état mécanique de certains véhicules, routes dégradées et faible application du Code de la route.
Un autre effet mérite également d’être anticipé. En interdisant la circulation des gros porteurs pendant la nuit, une partie importante du trafic pourrait tout simplement être reportée sur la journée, période où se concentre déjà l’essentiel des déplacements des personnes et des marchandises. Les camions qui roulaient habituellement la nuit devront désormais emprunter les mêmes axes, aux mêmes heures, que les taxis, les minibus, les voitures particulières, les motos, les cyclistes et les piétons.
Sur des routes souvent étroites, dégradées et insuffisamment aménagées, notamment entre Conakry et Tanènè ; la nationale no 1, cette concentration supplémentaire de véhicules risque d’accentuer les embouteillages, de multiplier les dépassements dangereux et d’augmenter les situations de conflit entre les différents usagers. Une mesure destinée à améliorer la sécurité routière pourrait ainsi, si elle n’est pas accompagnée d’autres dispositions, déplacer une partie du risque vers les heures de forte circulation.
Dans de nombreux pays, la gestion des poids lourds repose rarement sur une interdiction générale de circuler la nuit. Bien au contraire, plusieurs États considèrent que la circulation nocturne présente certains avantages, le trafic étant moins dense et les interactions avec les autres usagers moins nombreuses. Les restrictions concernent davantage les heures de pointe, les centres-villes, les week-ends, les jours fériés ou encore certaines zones urbaines particulièrement congestionnées. L’objectif est d’éviter que les gros porteurs ne se retrouvent au milieu d’un trafic intense composé de voitures particulières, de transports en commun et de deux-roues.
La Guinée présente certes des spécificités, notamment des routes insuffisamment éclairées et le plus souvent très dégradées. Mais ces réalités ne doivent pas occulter une évidence : la majorité des accidents impliquant des camions surviennent dans un contexte où la vitesse excessive, l’imprudence de certains chauffeurs, le non-respect du Code de la route et l’état des infrastructures jouent un rôle déterminant.
C’est pourquoi une autre approche pourrait être envisagée. Pourquoi ne pas limiter la circulation des gros porteurs aux heures de faible trafic sur les axes les plus congestionnés, tout en imposant des contrôles systématiques de vitesse, des sanctions exemplaires contre les chauffeurs dangereux, des contrôles techniques rigoureux, une lutte efficace contre la surcharge et une véritable certification professionnelle des conducteurs ?
La véritable question n’est peut-être pas de savoir si les camions doivent rouler le jour ou la nuit. La vraie question est de savoir dans quelles conditions ils circulent et comment faire respecter les règles qui garantissent la sécurité de tous.
Une mesure conservatoire peut permettre de gagner du temps. Mais la véritable réforme sera celle qui changera durablement les comportements, renforcera les contrôles et améliorera les infrastructures routières. C’est à ce prix que nos routes cesseront enfin d’être des cimetières à ciel ouvert.
Ibrahima S. Traoré pour guinee7.com
