Un mot. Un seul mot mal choisi, et voilà une chaîne d’information internationale suspendue d’antenne, sa directrice contrainte d’écrire personnellement au chef de l’État guinéen, et Paris qui frôle l’incident diplomatique avec Conakry.
Retour sur les faits. Le 14 septembre, un présentateur du journal de France 24 introduit un sujet en ces termes : ‘‘on écoute d’abord le président putschiste’’. La formule tombe comme une bombe à Conakry. Le chef de file de la majorité présidentielle à l’Assemblée nationale monte au créneau, et la Haute Autorité de la Communication (HAC) tranche : la diffusion de France 24 est interdite sur le territoire guinéen.
Le journaliste, lui, reconnaîtra son erreur à l’antenne dans la foulée : ‘‘J’ai qualifié par erreur le président guinéen Mamadi Doumbouya de président putschiste. S’il est bien arrivé à la tête de la Guinée par un coup d’État le 5 septembre 2021, Mamadi Doumbouya a bien été élu président de la République à l’issue de l’élection présidentielle du 28 décembre 2025.’’ Une rectification claire, publique, assumée.
Mais la HAC ne revient pas sur sa décision. Alors, hier, la directrice de France 24, Vanessa Burggraf, s’est résolue à un geste rare : une lettre personnelle adressée à ‘‘SEM Mamadi Doumbouya, Président de la République de Guinée’’. On y lit un vocabulaire soigneusement pesé – une ‘‘faute’’, ‘‘immédiatement reconnue et corrigée’’, ‘‘dépourvue de toute intention de manquer de respect aux institutions de la République de Guinée, à votre fonction, et à votre personne’’. On y lit aussi la confirmation, noir sur blanc, que la chaîne ‘‘s’est conformée aux demandes de la HAC’’ et y a ‘‘répondu dans les plus brefs délais’’. Et pour finir, un appel presque suppliant ‘‘à votre bienveillance afin que les mesures qui nous ont été imposées puissent être réexaminées’’.
Une simple bourde de plateau ne provoque pas ce genre de courrier. Si elle en provoque un, c’est bien parce que France 24 n’est pas une chaîne comme les autres.
France 24, comme sa cousine RFI, est un média d’État à 100 %, logé sous la même holding, France Médias Monde, intégralement détenue par le gouvernement français via l’Agence des participations de l’État. Son conseil d’administration compte des représentants du ministère français des Affaires étrangères. Quand un journaliste de France 24 parle, ce n’est donc jamais tout à fait une voix privée qui s’exprime : c’est, structurellement, la voix publique de la France qui porte à l’international. Et c’est précisément pour cela que le mot putschiste n’a pas pu rester un simple lapsus de studio : il a été lu, à Conakry, comme un jugement d’État sur la légitimité d’un président guinéen fraîchement élu au suffrage universel le 28 décembre 2025.
La lettre de Vanessa Burggraf, en cherchant à désamorcer la crise, confirme malgré elle ce que la Guinée dénonçait : cette chaîne pèse un poids diplomatique que ses concurrentes privées n’ont pas, et elle le sait. Sa docilité empressée envers la HAC – conformité immédiate, journaliste convoqué, excuses filmées, courrier présidentiel- n’est pas seulement un geste de bonne foi éditoriale. C’est la reconnaissance, par la chaîne elle-même, qu’elle doit désormais composer avec la souveraineté réglementaire d’un État guinéen qui n’entend plus se laisser dicter, depuis Issy-les-Moulineaux, comment on doit qualifier son président.
Ce que Vanessa Burggraf appelle une ‘‘erreur rectifiée’’ aura au moins eu ce mérite : rappeler que les mots, quand ils sortent d’un micro d’État, engagent plus que la personne qui les prononce.
Ibrahima S. Traoré pour guinee7.com
