Censure

Morissanda Kouyaté ne fait pas la chasse aux sorcières, mais…

Le ministre des Affaires étrangères parle d’une simple « normalisation » de la diplomatie guinéenne. Mais après les rappels en série d’ambassadeurs et de diplomates, la thèse d’un simple redéploiement administratif peine à convaincre.

Morissanda Kouyaté s’en défend : les rappels en série qui secouent depuis des mois la diplomatie guinéenne ne relèveraient en rien d’une ‘‘chasse aux sorcières’’. Il s’agirait, assure le ministre des Affaires étrangères, d’un simple processus de ‘‘normalisation’’, destiné à redéployer les diplomates selon les besoins de l’État. L’explication a le mérite d’exister. Elle n’a pas encore celui de convaincre.

Car les chiffres, eux, parlent avec une brutalité que les éléments de langage ne suffisent pas à adoucir : douze ambassadeurs rappelés cette année, trois hauts responsables de l’ambassade de Guinée en France écartés, puis 54 diplomates rappelés en un jour. À ce stade, il ne s’agit plus d’une retouche administrative, mais d’un grand ménage dont le pouvoir peine à assumer clairement le sens.

Le plus troublant n’est d’ailleurs pas seulement l’ampleur du mouvement. C’est la justification choisie pour l’accompagner. Le ministre invoque la loyauté envers la République, le professionnalisme et le mérite comme principes censés guider la gestion des carrières diplomatiques. Fort bien. Mais à force d’insister sur ces vertus, il finit par suggérer que ceux qu’il rappelle en auraient précisément manqué. En d’autres termes, plus le discours officiel nie l’existence d’un problème disciplinaire ou politique, plus il laisse penser qu’il y en a un.

En diplomatie, un rappel n’est jamais un geste anodin. Il peut sanctionner la fin normale d’une mission, répondre à une consultation, accompagner une crise ou punir une faute. Lorsqu’il devient massif, répétitif, presque mécanique, il cesse d’être un simple acte de gestion pour devenir un signal politique. Or, sur ce point, le ministère reste dans le clair-obscur : il parle beaucoup, explique peu, et laisse l’opinion combler les silences.

Ces silences sont d’autant plus lourds qu’ils réveillent un souvenir récent. Après avoir été critiqué sur les réseaux sociaux pour sa gestion du rapatriement de Guinéens depuis un pays occidental, Morissanda Kouyaté aurait adressé une note à ses diplomates pour regretter qu’aucun ambassadeur ni consul n’ait publiquement défendu la politique diplomatique du Président. Avant de conclure, sur un ton qui ressemblait moins à un rappel à l’ordre qu’à un avertissement : ‘‘Le message est reçu 5 sur 5 et nous en tirerons toutes les leçons.’’ Il est difficile, dès lors, de ne pas faire le lien entre cette irritation affichée et la vague actuelle de rappels.

Il faut dire aussi que cette séquence se déroule au moment même où la diplomatie guinéenne donne le sentiment de manquer de cap, de lisibilité et de souffle. Entre partenaires soucieux de garder la Guinée dans leur sphère d’influence et investisseurs attirés par le gisement Simandou notamment, le pays continue d’exister sur la scène internationale. Mais cette présence doit-elle quelque chose à une diplomatie forte, ou presque tout à sa rente géopolitique et minière ?

Morissanda Kouyaté dit ne pas faire la chasse aux sorcières. Peut-être. Mais quand une ‘‘normalisation’’ se traduit par des rappels en cascade, dans un silence soigneusement entretenu, elle finit moins par ressembler à une réforme qu’à une purge dont on n’ose pas dire le nom.

Ibrahima S. Traoré pour guinee7.com