Dans "Cœur minéral", la comédienne Fatoumata Sagnane Condé joue le rôle de narratrice.

Théâtre/En écho à l’initiative pour des multinationales responsables, Jérôme Richer monte Cœur minéral du Québécois Martin Bellemare, au Théâtre Pitoëff, à Genève, avec une troupe d’artistes africains.

«Une mine, c’est un trou dans le sol avec un menteur à l’entrée», clame un interprète de Cœur minéral sur le ­plateau du Théâtre Pitoëff, à Genève. Il y a partout des trous, la Guinée est devenu une mine à ciel ouvert, où il n’y a plus d’enfants ni de bétails dans un paysage lunaire, dit le texte.

L’Afrique est pauvre mais son sous-sol est riche. Un paradoxe que les géants de l’industrie ­minière n’ont pas cherché à ­résoudre au bénéfice des populations africaines. De fait, l’extraction de minerais fleurit dans des régions du continent libérées du joug colonial, encore peu explorées jusque-là.

En Afrique de l’Ouest, la Guinée-Conakry est le terrain de jeu des exploitants du Nord. Parmi les plus gros producteurs de bauxite, le pays détiendrait le tiers des réserves mondiales, sans compter ses énormes ­ressources aurifères et en diamants. Une économie florissante qui ne profite toutefois pas au développement national.
C’est le point de vue du dramaturge québécois Martin ­Bellemare qu’on entend sur le plateau genevois. Son pays a particulièrement développé ses activités sur sol guinéen. ­Toronto est d’ailleurs l’un des centres financiers des grandes multinationales extractivistes.

Intrigue à personnages

Tout en pointant, depuis le Nord, la mainmise sur les ressources de la planète et les ravages sur les populations africaines, Martin Bellemare zoome sur le Sud en livrant une photographie de Conakry, où se ­déroule l’intrigue. Metteur en scène, Jérôme Richer a été ­accueilli en résidence de cinq ­semaines à Pitoëff, désormais ­dédié aux compagnies indépendantes. Egalement auteur, il est lui-même en train d’écrire une pièce sur le trading des matières premières (Blackcore)1. Richer révèle ainsi ce texte complexe, bien que louable, sur l’état de notre monde. Un sujet d’autant plus d’actualité qu’il sera bientôt question de voter en Suisse sur l’initiative pour des multinationales responsables.

Une troupe de comédiens, dont trois guinéens et deux suisses, incarne cette fresque dense mais vivante, parfois chantée ou en musique, sur les rapports Nord-Sud, pointant les lourdes conséquences pour les populations locales.

Sans manichéisme mais brossant un vaste panorama, l’auteur a imbriqué plusieurs personnages dans l’intrigue, aux destinées parallèles, ce qui rend le propos confus. Seydou, par exemple, est rapatrié sur place après une vaine tentative d’immigration en France.

Mais on suit surtout le parcours de Boubacar, jeune cadre dynamique guinéen dont les parents étaient partis étudier au Canada. Celui-ci retourne sur sa terre d’origine pour le compte de son employeur, une compagnie minière canadienne, et négocie l’expropriation des habitants pour pouvoir y implanter une mine. Par de beaux discours, il tente de convaincre des bienfaits de sa logique capitaliste, créatrice d’emplois pour les Guinéens.

Victimes ensevelies

A son sens, les arguments de Mory, jeune journaliste et fils de Cheikh, le chef du village, ne pèsent pas lourds pour défendre les victimes. Celles-ci sont pourtant nombreuses, à en croire une liste récente de 52 personnes ensevelies, qui ne vaut pas grand-chose aux yeux des coupables. Les gisements sont aussi responsables de la ­déscolarisation des enfants qui vont y travailler. Le préjudice écologique est en outre considérable, l’extractivisme engendrant notamment la ­destruction des forêts et la ­pollution des eaux gorgées de cyanure et autres produits toxiques. A ­Conakry comme à Cotonou ou Douala, Bolloré et consorts, ­détenteurs des capitaux sur place, ont la mainmise sur les infrastructures logistiques ­portuaires, raconte un autre tableau.

La troupe de six interprètes en boubou ou vêtement de sport évolue d’un tableau à l’autre, aussi mobile que la scénographie dépouillée faite de plots en bois ressemblant à des conteneurs de marchandises qu’ils déplacent à l’image d’un trafic incessant sur le continent africain. Une habile métaphore du business, avec ses scandales et tactiques d’intimidation. Celle-ci souligne aussi le ton poétique de ce Cœur minéral, où l’on passe d’un récit à un autre à la manière d’un conte africain aux voix multiples, où se superpose tantôt la parole d’une narratrice, tantôt d’un narrateur. L’histoire finale ­racontée par Cheikh est éloquente: un homme trouve une pépite d’or de 2 millimètres alors qu’il est employé dans l’orpaillage. Il l’avale et meurt, emportant avec lui le précieux minerai. «Celle-là, ils ne l’auront pas», conclue-t-il. Un âpre combat de David contre Goliath.

NOTES

1. Lecture de Blackcore par Jérôme Richer ve à 18h, Librairie du Boulevard, dans le cadre de la Fête du Théâtre.

Source: Lecourrier.ch

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