L’ancien ministre Albert Damantang Camara a comparu ce mercredi devant la CRIEF, où il est poursuivi pour des faits présumés de détournement de deniers publics, corruption, blanchiment de capitaux et enrichissement illicite. Des accusations portant notamment sur des montants estimés à 222 milliards de francs guinéens au titre du ministère de l’Enseignement technique et 17 milliards de francs guinéens au compte du ministère de la Sécurité.
Un rapport de l’IGE contesté
Interrogé sur un rapport de l’Inspection générale d’État (IGE) évoquant des opérations sans pièces justificatives, l’ancien ministre a rejeté toute interprétation assimilant ces manquements à des faits de détournement. « Je trouve que ce commentaire n’est pas cohérent. Ce sont des opérations pour lesquelles les inspecteurs n’ont pas trouvé de justificatifs pour une raison ou une autre. Mais ce n’est pas du détournement », a-t-il déclaré, estimant que les vérifications auraient dû être menées auprès du Trésor public.
Dans la même dynamique, il a insisté sur le fait que l’absence de documents justificatifs ne saurait, selon lui, constituer une preuve de mauvaise gestion : « je ne vois pas en quoi une absence de pièces justificatives dans ces opérations soit un détournement ou une erreur de gestion. »
L’ex-ministre affirme par ailleurs ne jamais avoir été contacté par l’IGE durant l’élaboration du rapport. « Je m’attendais à être interpellé sur le contenu. Le rapport a été transmis au cabinet de mon avocat, puis au parquet. Je l’ai consulté en novembre 2023 », a-t-il précisé.
Des dépenses justifiées par le contexte sanitaire
Concernant certaines opérations réalisées au compte du ministère de la Sécurité, Albert Damantang Camara a invoqué le contexte de la pandémie de Covid-19, expliquant qu’il s’agissait de mesures urgentes pour former et équiper des agents.
« Ce n’était pas une urgence feinte. C’était un problème de santé publique », a-t-il soutenu, affirmant avoir agi avec l’autorisation des autorités compétentes.
Le rôle de l’ordonnateur mis en avant
Face aux insistances du parquet sur la production de justificatifs, le prévenu a rappelé les limites de ses responsabilités en tant qu’ordonnateur.
« Si je rentre dans ce jeu, je me mets à la place de celui qui doit justifier, ce qui n’est pas mon rôle. Il y a un comptable public qui doit le faire. Je ne suis pas un payeur », a-t-il indiqué, évoquant néanmoins l’existence de traces d’échanges, notamment via WhatsApp, pour certaines opérations.
Déclaration de patrimoine et origine des biens
À la demande de la cour, l’ancien ministre a détaillé ses avoirs. Il a notamment déclaré détenir deux comptes en France à la Banque Postale, ouverts depuis 1991, avec des montants initiaux modestes.
Il affirme ne pas posséder de maison, résider dans un logement familial, mais disposer de parcelles non construites à Maférinyah, Kissidougou et Dubréka. Il a également mentionné un véhicule de type Prado acquis par réforme pour 25 millions de francs guinéens, ainsi qu’un autre véhicule revendu.
Interrogé sur l’origine de ses revenus, il a retracé son parcours professionnel, notamment son passage à Total Guinée, où il percevait un salaire mensuel d’environ 2 millions de francs guinéens, ainsi que les indemnités de départ estimées à 120 millions. Il a également évoqué la création en 2006 de son cabinet de conseil, SAGIO, avant son entrée au gouvernement en 2010.
Toutefois, il a indiqué ne pas être en mesure de fournir immédiatement certains documents relatifs à cette entreprise, promettant de les produire ultérieurement.
Échanges tendus sur la charge de la preuve
La demande du parquet concernant des documents comptables vieux de plusieurs années a été contestée par la défense, qui estime qu’elle n’apporte pas d’éléments déterminants au procès.
Une position rejetée par le procureur spécial Charles Wright, qui a qualifié cet argument « d’ajuridique », rappelant qu’en matière d’enrichissement illicite, il appartient au prévenu de prouver la licéité de ses ressources.
Vers de nouvelles vérifications
Poursuivant l’examen du patrimoine, le procureur a évoqué plusieurs biens, dont des hectares de terres à Wonkifong et Kouroussa, ainsi qu’un terrain offert par un membre de sa famille. Il a également demandé la comparution de Hadja Penda Camara, tante du prévenu, afin de confirmer une donation.
« La confiance n’exclut pas le contrôle », a-t-il souligné.
Considérant la possibilité pour le prévenu de produire des pièces complémentaires, le parquet a sollicité un renvoi.
La cour a finalement renvoyé l’affaire au 20 mai prochain pour la suite des débats.
Abdoul Lory Sylla pour Guinee7.com
